Togo
• « La véritable indépendance reste
à conquérir»
Depuis
le 5 février 2005, le peuple togolais s’est résolument dressé contre
le coup de force de l’armée qui a porté au pouvoir l’un des fils
du dictateur Eyadema décédé. Pour calmer les masses en effervescence,
le pouvoir a dû reculer en organisant une mascarade d’élection le
dimanche 24 avril afin de légitimer le putsch du 5 février 2005.
Pour comprendre réellement ce qui se passe dans ce pays, nous avons
interviewé le camarade Laurent Dougna du PCT.
Solidaire,
28-04-2005
Pouvez-vous
nous expliquer ce qui passe au Togo depuis la mort du dictateur
Eyadema ?
Laurent
Dougna. Depuis plusieurs mois,
le PCT n’a cessé de dénoncer les diverses manœuvres
de la France pour tenter de trouver à la place d’un
Eyadéma décrié et malmené par les incessantes
luttes du peuple togolais, la classe ouvrière surtout, un
autre valet susceptible de pérenniser ses intérêts
impérialistes.
Avec
la mort du tyran Eyadema, le 5 février 2005, l’impérialisme
français perd un allié solide, mais les racines du
pouvoir néo-colonial demeurent profondément ancrées
dans notre pays. C’est pourquoi la France de Chirac a fait
tout pour remplacer le tyran par l’un de ses fils, Faure Gnassingbé,
pour conserver son hégémonie sur notre pays. Tout
comme en octobre 1990, le peuple togolais s’est résolument
dressé contre ce nouveau pouvoir. Chirac et ses valets togolais
ont dû reculer devant la détermination des travailleurs
togolais le 25 février en passant le pouvoir au vice-président
de l’assemblée fantoche dite nationale. Mais la démission
de Faure Gnassingbé n’a rien changé.
Le président qui assume l’intérim, Abass Bonfoh,
n’étant en fin de compte qu’un simple paravent,
a surtout offert à l’impérialisme français
et aux différents organismes de domination néo-coloniale
le prétexte attendu pour affirmer ouvertement leur soutien
à Faure Gnassingbé.
Cette démission avait pour objectif de démobiliser
les masses populaires qui veulent en découdre avec l’autocratie
et ainsi occulté le fait que Faure Gnassingbé, complice
d’une tentative putschiste, aurait dû se retrouver devant
les tribunaux et non parmi des candidats à une élection
présidentielle. D’ailleurs, le prétendu retour
à la légalité constitutionnelle n’a été
que le voile qui a servi à camoufler les dispositions frauduleuses
(notamment les tripatouillages de la constitution néo-coloniale
et du code électoral) mises en place de son vivant par l’autocrate
Eyadéma pour prolonger son pouvoir et assurer sa succession.
En bref, on a donc laissé à un clan putschiste, non
seulement le soin d’organiser l’élection présidentielle,
mais de la réaliser à des conditions voulues par ce
dernier.
Quel
est le rôle des partis de l’opposition ?
Laurent
Dougna. Face à cet énième
coup d’État du clan Eyadéma soutenu par la France,
la bourgeoisie togolaise qui ne participe pas au pouvoir, rassemblée
au sein de l’opposition dite démocratique, a fait grand
bruit pour exiger «le retour à la légalité
constitutionnelle» ! Prétendre qu’il y ait jamais
existé
sous l’autocratie une quelconque légalité constitutionnelle
– à laquelle il faudrait revenir –, il faut oser
! En réalité, cette « exigence » apporte
seulement la confirmation, une fois de plus, que cette bourgeoisie
est prêt à accepter un rafistolage du système
parceque ses membres en partagent les valeurs, qu’ils en font
partie, bref, qu’ils sont effectivement des faux « amis
du peuple ». Ces prétendus dirigeants du peuple (le
fils d’Olympio et son candidat Bob Akitani, Agboyibo, Gnininvi,
etc.) n’ont rien à voir avec la lutte pour la démocratie,
la liberté et le pain. C’est confirmé par la
parodie d’élection présidentielle à laquelle
ces derniers viennent de participer pour légitimer le pouvoir
du clan Gnassingbé.
D’où
vient cette bourgeoisie qui se trouve dans l’opposition ?
Laurent
Dougna. D’avril 1958
à janvier 1963, le premier gouvernement néo-colonial
dirigé par Sylvanus Olympio a été soutenu par
les anglais, américains et les allemands. Olympio, un bourgeois
capitaliste, a voulu prendre ses distances vis-à-vis des
intérêts français au Togo. Ainsi, il a voulu
frapper une monnaie qui ne soit pas alignée sur le franc
et il a créé une économie axée sur les
modèles anglais et allemand. Ajoutons à cela son refus
systématique d’intégrer au sein d’une
force publique des soldats de l’armée coloniale que
la France manipulait. À partir de janvier 1963, la France
dans la personne de Foccart, chef d’orchestre d’un réseau
de barbouzes et d’assassins, a repris les affaires en main
en renversant le gouvernement Olympio en janvier 1963. C’est
à partir de la prise du pouvoir de Grunitzky et d’Eyadéma
que l’impérialisme français demeure l’impérialisme
dominant dans notre pays et ce sont ces derniers qui ont largement
contribué à renforcer les intérêts français
au Togo. Bref, l’assassinat d’Olympio en 1963 n’était
rien d’autre qu’une rivalité interimpérialiste
dans notre pays.
Il est à noter que c’est avec l’appui des puissances
impérialistes que les dignitaires de tous les régimes
passés se sont enrichis avec l’ordre d’exploitation
et d’oppression néo-colonial. Le pouvoir autocratique
du despote Eyadéma a poursuivi l’œuvre commencée
par Olympio, Grunitzky-Méatchi qui initièrent dans
notre pays la gestion de l’ordre néo-colonial et la
confiscation des libertés démocratiques. La pratique
de toute la grande bourgeoisie depuis 1958 a sécrété
la morale puante de cupidité, d’escroquerie, de détournements,
de corruption et d’hypocrisie.
D’où
vient la colère des Togolais ?
Laurent
Dougna. Les problèmes
réels et actuels des peuples du Togo sont bien connus : ce
sont la domination hégémonique de la bourgeoisie bureaucratique,
domination aggravée par l’arbitraire et l’absence
de liberté. Les bourgeois, assis sur la tête des masses
populaires, pillent, rançonnent, volent, briment, répriment
et assassinent impunément. Il n’y a pas que la mainmise
de cette bourgeoisie bâtarde sur le peuple travailleur, il
faut aussi citer les quatre plans du FMI et de la Banque mondiale
qui ont contribué à l’appauvrissement continu
de notre pays. C’est de 1983 à nos jours que des milliers
de cadres et ouvriers ont été licenciés soi-disant
pour équilibrer le budget et redynamiser les entreprises
étatiques. Or ce qui a été redynamisé
c’est la corruption, le pillage systématique, le népotisme
et la braderie des biens de l’État au profit des capitalistes
étrangers. Entre-temps la souffrance des masses empire de
jour en jour.
Comment
se manifeste la mainmise de la France sur le Togo ?
Laurent
Dougna. Dans la plupart des
secteurs-clés de l’économie du Togo, les filiales
françaises sont bien représentées : les assurances
(UAT-Axa, SICAR-Gras Savoye), l’industrie pétrolière
(Total-Fina-Elf), l’industrie du gaz (Air Liquide au travers
de Togo-Gaz), l’automobile (CFAO pour CICA-Togo), le transport
et l’hôtellerie (Air France, ACCOR). Ajoutons à
cela la mainmise de France-Telecom sur le secteur de la télécommunication
du pays. Dans le secteur bancaire, la BNP-Paribas dispose de plus
de 53 % des actions de la Banque togolaise pour le Commerce et l’Industrie
(B.T.C.I). Les capitalistes français sont également
présents dans l’agro-industrie (NIOTO, filiale de la
CFDT, et les brasseries BB du groupe Castel).
En marge des filiales d’entreprises françaises, de
nombreuses sociétés appartenant à des ressortissants
français sont présentes dans la plupart des secteurs
d’activité. On peut citer en particulier SICOME (électricité),
DIMEX (électricité, représentant ALSTOM), SOTEC
(étanchéité) et bon nombre de restaurants et
d’hôtels de catégorie moyenne (Équateur,
l’Hibiscus, le Joker, Domino, le Galion...) Cette mainmise
de l’impérialisme français sur notre pays démontre
que la lutte pour une véritable indépendance reste
à mener contre la France impérialiste. Et cette noble
lutte ne peut être victorieuse que sous la direction du parti
communiste, le seul parti qui, depuis sa création, est resté
au côté des masses opprimées du Togo.
Est-ce
que les intérêts économiques forment la seule
raison de cette présence française au Togo ?
Laurent
Dougna. Il y a aussi la position
stratégique de notre pays dans la région. Après
le coup d’État de janvier 1963, le gouvernement Grunitzky,
homme de paille du barbouze Foccart, avait signé un accord
secret avec la France et c’est sur la base de cet accord que
l’impérialisme français a pu implanter dans
notre pays une base militaire. C’est toujours sur base de
cet accord que l’impérialisme français continue
de protéger ses valets au pouvoir depuis 1963.
La mort du tyran est survenue à un moment où, avec
l’enlisement de ses troupes d’agression en Côte
d’Ivoire, le Togo prenait une place encore plus importante
pour l’impérialisme français comme base arrière
et de repli dans son dispositif de domination dans la sous-région.
Il est à noter que l’impérialisme français
ne cache même pas ces plans de domination sur la sous-région.
Voici ce que déclare lors de révolte du peuple ivoirien
en novembre dernier, l’un des chefs d’opération
en Côte d’Ivoire, le colonel Gérard Dubois, de
l’état-major français : « nous installons
un relais de transit militaire à Lomé (capitale du
Togo, ndlr), car faire passer nos avions par Lomé est plus
facile que par Dakar ou Libreville », deux autres bases militaires
françaises dans la région qui sont plus éloignées
d’Abidjan que Lomé.
Le territoire du Togo n’est pas uniquement une base arrière.
L’armée néo-coloniale, mercenaire qui dirige
notre pays depuis janvier 1963 est aussi présente physiquement
dans les rues d’Abidjan et dans le nord de la Côte d’Ivoire
au côté des militaires français de l’opération
Licorne. Il est donc clair que l’impérialisme français
a besoin de notre pays et de nos ressources naturelles pour perpétuer
son hégémonie dans la sous-région.
N’ayant
pas réussi à trouver un remplaçant à
Eyadéma du vivant de ce dernier, l’appui sur le clan
Gnassingbé lui apparaît comme un gage de stabilité
pour ses intérêts militaires, politiques et économiques
au Togo et dans la sous-région. C’est pourquoi nous
attirons l’attention des masses togolaises sur la crise ivoirienne.
La lutte pour le renversement du pouvoir Eyadéma-France au
Togo affaiblira, sans aucun doute l’impérialisme français
dans toute la région de l’Ouest africain.
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