L'évolution de la Chine est-elle favorable au tiers monde?

Le dirigeant cubain Fidel Castro a dit voici trois semaines: «Grâce à la Chine et au Venezuela, nous sommes en bonne voie de mettre un terme à la crise apparue dans notre pays après l'effondrement de l'Union soviétique en 1991.» Jusqu'en 1991, le commerce de Cuba était axé sur l'Union soviétique et le bloc de l'Est. Quand ces partenaires commerciaux ont brusquement disparu, l'économie cubaine s'est enfoncée dans un trou profond. Aujourd'hui, elle en émerge, dit Castro. Grâce au Venezuela ? bien sûr, le Venezuela est un important producteur de pétrole et Cuba a besoin de pétrole. Mais, grâce à la Chine? Qu'a-t-elle donc à offrir? Et si la Chine a une influence si positive sur Cuba, est-ce le cas pour d'autres pays du tiers monde? Examinons la chose d'un peu plus près.

Solidaire, 27-04-2005

 

Le bon vent de l'Est

Ces huit dernières années, le commerce chinois a connu une croissance moyenne de 16 % par an. Chaque année, de plus en plus de produits sont exportés de Chine, et le pays en importe aussi de plus en plus. La hausse du commerce signifie la croissance de l'économie.

Des spécialistes le disent aujourd'hui: la croissance économique des pays d'Asie est réalisée presque pour la moitié grâce à leur commerce avec la Chine. Et non seulement l'Asie, mais le monde entier y gagne. Dans une volumineuse étude sur l'économie chinoise, un chercheur du Fonds monétaire international tire la conclusion suivante: «Durant la période 2001-2003, la croissance de l'économie mondiale a été due pour 24% à la Chine.»1

Castro Neves, l'ambassadeur du Brésil en Chine, a déclaré lors d'une conférence récente: «En 2003, notre économie a connu une croissance zéro. Nous n'avons pas progressé, mais, heureusement, n'avons pas régressé non plus. Sans la Chine, nous aurions régressé de presque 1 %.»2 Au Brésil, le plus grand pays de l'Amérique du Sud, où vivent 185 millions d'habitants, ce 1 % représente la différence entre souffrir de la famine et avoir à manger, pour des centaines de milliers de personnes.

Au début de cette année, le président chinois Hu Jintao a effectué un périple en Amérique du Sud. A cette occasion, le président vénézuélien Hugo Chavez a déclaré: «La Chine est venue en Amérique latine comme une sœur. La Chine a tendu une main amicale à ceux qui en avaient le plus besoin.»3 Il vous faudra chercher très longtemps en Amérique du Sud pour trouver quelqu'un qui dise la même chose à propos des Etats-Unis et du président Bush.

Chefs d'Etat et de gouvernement au sommet afro-asiatique de Djakarta la semaine dernière. Le commerce croissant avec la Chine donne à beaucoup de pays du tiers monde la possibilité de se dégager de l'emprise des Etats-Unis.
(Photo AFP/Belga,
Philippe Lopez)


Il y a quelques semaines, le président nigérian Olusegun Obasanjo, qui préside également l'Union africaine, était en visite en Chine et déclarait: «Les pays africains essaient d'apprendre de la Chine. Ils voient la Chine comme un phare de leur développement.»4

En Amérique latine, en Asie et en Afrique, la Chine jouit d'un prestige croissant. Les liens économiques entre la Chine et des dizaines de pays du tiers monde se traduisent par des accords de collaboration allant plus loin que le simple terrain économique. Dans le tiers monde, on voit se constituer un front d'unité qui est en train de briser l'emprise étouffante des Etats-Unis.

1 Eswar Prasad, China's growth and integration into the world economy, Fonds monétaire international, Document occasionnel, Washington, 2004, p.1 · 2 Chinese rapid progress contributes to global economic growth, People's Daily, 23 mars 2005 · 3 Andy Webb-Vidal, Venezuela enlists Iran to steer oil to China, Financial Times, 31 janvier 2005 · 4 China, Nigeria promise to build strategic partnership, People's Daily, 15 avril 2005.

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La Chine est le moteur d'une coopération sur trois continents

Le président Bush et les Etats-Unis estiment que le monde leur appartient, que ce siècle doit être américain avant tout et que tous les pays doivent se plier à leur volonté. Cela restera un vœu pieux car, dans le tiers monde, les pays s'unissent.

La Chine a déjà conclu des accords commerciaux avec 49 pays d'Afrique. En quatre ans à peine, le commerce entre la Chine et l'Afrique est passé de 10 à 23 milliards de dollars. Cette année, le volume commercial atteindra les 30 milliards de dollars. Soit la même importance qu'entre l'Afrique et les Etats-Unis.

La Chine a accordé des prêts bon marché au Soudan, à l'Angola, au Zimbabwe, au Congo-Kinshasa, à la Zambie, au Gabon, au Nigeria et à l'Afrique du Sud. Elle a convenu de taxes à l'importation favorables avec 25 pays africains, de sorte que ces pays puissent plus facilement exporter leurs produits vers la Chine. Pour un grand nombre de produits, ces tarifs à l'importation ont été complètement supprimés.

La Chine a conclu des contrats pétroliers avec le Soudan et l'Angola. En Zambie, elle investit dans l'industrie du cuivre. En Afrique du Sud, dans les mines de charbon et d'or. Elle installe des réseaux de téléphone au Kenya, au Nigeria et au Zimbabwe, une centrale électrique en Zambie, des ponts et des routes au Botswana, au Congo-Kinshasa et en Afrique du Sud.

Lors de sa désignation au poste de ministre des Affaires étrangères des USA, Condoleezza Rice a déclaré: «Il y a six avant-postes de la tyrannie», à savoir la Birmanie, Cuba, la Biélorussie, le Zimbabwe, la Corée du Nord et l'Iran. Ce n'est pas un hasard si tous ces pays sont des amis de la Chine. Le président sud-africain Thabo Mbeki qui, dans le passé, avait été trop souvent aux côtés des Américains, a réagi avec colère, en disant: «C'est inouï et inadmissible.» Et d'ajouter que les Etats-Unis devaient laisser ces six pays en paix.1

Cette sortie acide est significative du changement de situation en Afrique. Les Etats-Unis doivent ça et là relâcher leur main-mise.

Dans le jardin de Bush

Le second terrain où la Chine provoque du changement, c'est l'Amérique du Sud, le continent que les Etats-Unis considèrent comme leur jardin privé.

En novembre 2004, le président chinois Hu Jintao s'est rendu au Brésil, en Argentine et au Chili. «Le président chinois est accueilli comme un sauveur» a alors écrit le journal russe Pravda.2 Le président chinois a déclaré qu'au cours des années à venir, son pays investirait 100 milliards de dollars sur le continent latino-américain. Ces quatre dernières années, le commerce entre la Chine et l'Amérique du Sud s'est multiplié par quatre.

Les trois principaux alliés de la Chine sur le continent sont le Venezuela, le Brésil et Cuba. Avec le Venezuela, cinquième producteur mondial de pétrole, la Chine a des contrats de longue durée pour la fourniture de pétrole et de gaz naturel. Au Brésil, la Chine collabore à 70 projets. Inversement, le Brésil a 300 projets en Chine.

Le président cubain Fidel Castro rencontre le président chinois Hu Jintao. Déclaration du dirigeant cubain: «Les relations entre la Chine et Cuba sont un modèle de coopération entre deux pays qui poursuivent les idéaux du socialisme.» (Photo Granma, Ahmed Velazquez)


A l'issue de son périple en Amérique du Sud, Hu Jintao s'est rendu en Amérique centrale, à Cuba. Les deux pays ont conclu des accords très étendus. Le dirigeant cubain Fidel Castro a déclaré: «Les relations entre la Chine et Cuba sont un modèle de coopération entre deux pays qui poursuivent les idéaux du socialisme.»3 Castro a remis au président chinois la médaille de José Marti, la plus haute distinction de Cuba. La semaine dernière, Raúl Castro, le vice-président cubain, s'est à son tour rendu en visite en Chine. Il y a exprimé son admiration pour ce que le Parti communiste chinois y a réalisé.4

La collaboration croissante sur les plans économique, financier, diplomatique et politique entre les pays latino-américains et la Chine a d'extrêmes conséquences pour les Etats-Unis. Tout d'abord, il y a le lien stratégique entre la Chine et le Brésil. L'an dernier, à Cancún, lors d'une session de l'Organisation du commerce mondial (OMC), ce lien a assuré une importante victoire pour le tiers monde. Il s'agit d'une percée, car les décisions de l'OMC se prennent presque toujours au détriment du tiers monde. La Chine désire en outre que le Brésil reçoive un siège permanent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, outre les Etats-Unis, la France, la Russie, la Chine et la Grande-Bretagne. Si la chose se réalise, les Etats-Unis perdront de leur poids dans cet organe.

De plus, la collaboration entre la Chine et l'Amérique latine est une excellente affaire pour Cuba. Cette coopération fera qu'il sera de plus en plus malaisé pour les Etats-Unis d'isoler Cuba, allié de la Chine, de l'Amérique latine. Cela rend une guerre contre Cuba de plus en plus risquée pour Bush.

L'Asie se rallie également

Le troisième continent où la Chine uvre à un front d'unité anti-impérialiste est l'Asie.

L'Iran figure aux tout premiers rangs des ennemis des Etats-Unis. Bush I en parlait comme d'un «Etat voyou». Sous Bush II, c'est «un poste avancé de la tyrannie». Ça, c'est un aspect des choses. Le second aspect, c'est que la Chine n'a cure de ces insultes. L'an dernier, a été conclu un marché considéré par la presse internationale comme «l'accord du siècle». Durant 25 ans, l'Iran fournira à la Chine pour 100 milliards de dollars de gaz naturel. La Chine exploitera des gisements pétroliers en Iran, aidera à la construction d'une partie du métro de Téhéran, construira un certain nombre de centrales électriques et de réservoirs de gaz et installera une autoroute reliant Téhéran à la mer Caspienne.

Puis il y a le Pakistan, un vieil allié de la Chine. Les Etats-Unis essaient en permanence de détourner le Pakistan de la Chine, mais cela ne marchera pas. Récemment encore, le Pakistan et la Chine ont conclu un accord en vue de la construction de deux centrales nucléaires au Pakistan. Lors d'une visite du Premier ministre Wen Jiabao au Pakistan, au début de ce mois, les deux pays ont scellé un traité d'amitié et de coopération dans lequel figure: «Nul d'entre nous ne ralliera un bloc ou une alliance susceptible de menacer la souveraineté, la sécurité et l'intégrité nationale de l'autre.»5 Pas de chance, vraiment, pour les Etats-Unis qui espéraient pouvoir faire du Pakistan une de leurs têtes de pont.

En même temps, la Chine noue des liens avec l'Inde, son ancienne rivale. La Chine soutient la demande de l'Inde en vue d'obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité, ce qui, une fois de plus, constitue un mécompte pour les Etats-Unis. Les deux pays d'Asie ont aplani leurs éternels différends frontaliers. La Chine vient de déclarer solennellement que le Sikkim, une région frontalière, appartient bel et bien à l'Inde. Les deux pays ont conclu un «accord de partenariat stratégique». En 1990, leur volume commercial bilatéral ne représentait que quelques centaines de millions de dollars. En 2004, il a grimpé à 13 milliards de dollars et, en 2006, il doit atteindre 25 milliards. Le Premier ministre indien Manmohan Singh a déclaré récemment: «Qui, il y a dix ans, aurait pensé que la Chine serait aujourd'hui notre second partenaire commercial?»6

1 Andrew Gowers, Mbeki attacks US, Financial Times, 22 février 2005 · 2 Cité dans Rainer Rupp, Chinas Jahrhundertdeal mit Iran, Junge Welt, 29 janvier 2005 · 3 Arnaldo Musa, Fidel confers José Marti Order on Hu Jintao, Granma, 24 novembre 2004 · 4 China, Cuba vow to expand cooperation, advance ties, People's Daily, 19 avril 2005 · 5 Farhan Bokhari, China and Pakistan in deal on reactors, Financial Times, 11 avril 2005; Afzaal Mahmoud, Sino-US rivalry & South Asia, Dawn (Pakistan), 16 avril 2005 · 6 India considers China, US its top partners, People's Daily, 27 février 2005.

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Bush: recul en Russie et en Europe occidentale

Le fossé politique entre les Etats-Unis d'une part et l'ancienne Union soviétique et l'Union européenne d'autre part ne cesse de s'élargir. Et la Chine n'y est pas étrangère.

«La Russie a bien pris conscience que la Chine joue un rôle crucial sur la scène mondiale. Nous espérons que la Chine mettra sur pied un partenariat stratégique avec nous», a déclaré le président russe Poutine le 4 juin 2002.1 Depuis lors, la collaboration entre la Russie et la Chine n'a cessé de croître. L'an dernier, les vieux différends frontaliers ont été aplanis. Aujourd'hui, Moscou et Beijing organisent des exercices militaires communs. Ça n'était plus arrivé depuis 1958. Le Conseil de sécurité russe et la Commission militaire du Parti communiste chinois ont fondé un forum permanent pour discuter les questions de sécurité internationale et «coordonner leur politique militaire».

Les relations plus étroites ont abouti à la vente de matériel militaire russe très sophistiqué à la Chine. La Russie a également promis d'assurer un acheminement permanent de pétrole et de gaz vers la Chine.

La Biélorussie se joint à cette collaboration. En 2004, la Biélorussie et la Chine ont conclu des accords militaires. La Biélorussie fournira entre autres à la Chine des avions de combat Sukhoi-27 et formera des pilotes chinois. Le président Loukachenko déclare: «La Biélorussie et la Chine n'ont aucune divergence en ce qui concerne les questions internationales.»2

Furieux contre Galilée

Avec l'Europe aussi, les Américains ont des problèmes. L'Union européenne met au point le système de navigation Galilée. Ce projet fonctionnera avec 30 satellites et des stations au sol. Le Pentagone possède déjà un système de ce genre, appelé GPS (Global Positioning System), que l'Europe utilise aussi. Les Américains sont furieux contre Galilée car ce système signifie une plus grande indépendance pour l'Union européenne.

Mais, désormais, la Chine va participer à Galilée et même cofinancer le projet! Pour les Etats-Unis, c'est quasiment le bouquet. Ils disent que, de cette manière, la Chine peut disposer de technologie moderne et que ce ne devrait pas être permis.

Un second point douloureux, c'est l'embargo de l'Union européenne à l'égard de la Chine sur le plan des armements. Sous pression de Washington, l'Europe a introduit cet embargo en 1990. Mais, à la fin de l'an dernier, l'Union européenne a décidé de le lever au cours de 2005 ou, au plus tard, pour le début 2006. Récemment, alors qu'il se trouvait en Belgique, Bush a déclaré: «Si l'embargo est levé, le congrès américain pourrait très bien prendre des contre-mesures de représailles.» Richard Lugar, le patron de la commission sénatoriale américaine des Affaires étrangères, a dit de son côté: «Si l'Europe lève l'embargo sur les armes, les Etats-Unis peuvent prendre contre elles des sanctions commerciales.»3

C'est passablement lamentable de devoir tenter de maintenir son influence en recourant à cette sorte de menace et de chantage.

1 Oliver M. Lee, The impact of the US war on terrorism upon US-China relations, Journal of Chinese Political Science, Vol. 7 numéros 1-2/2002, p.108 · 2 Sergei Blagov, Beijing eyes closer partnership with post-Soviet states, Asia Times, 31 mai 2002 · 3 Cité dans: US, Japan should not make stumbling block, People's Daily, 29 mars 2005.

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