Le monde produit trop de denrées alimentaires. Mais alors, pourquoi la faim augmente-t-elle?

L'expression «le fossé entre le Nord et le Sud se creuse» est devenue un euphémisme. La moitié de la population mondiale doit vivre avec moins de deux euros par jour. En même temps, le revenu des deux cents personnes les plus riches du monde augmente de 25 euros par seconde. Dans son livre De kloof en de uitweg («le fossé et l'issue», paru uniquement en néerlandais), Marc Vandepitte fait un bilan accablant de cinquante années de coopération au développement. «La coopération au développement doit soutenir les forces disposées à renverser les rapports de force, déclare-t-il. Sinon, il vaut mieux la supprimer».

Solidaire, Mercredi, 28 septembre 2005

Nom: Marc Vandepitte.
Age: 44 ans.
Profession: professeur d'université.
Parcours professionnel: Actif dans le mouvement chrétien, le mouvement tiers-mondiste, le mouvement pour la paix et le mouvement anti-globalisation. Militant syndical dans le secteur de l'enseignement.
Coauteur et auteur de nombreux ouvrages (parus uniquement en néerlandais) dont De kloof en de uitweg (EPO, 2004) et de
Cuba: Un autre monde est possible! (ICS), IRAK, le signal de départ de la 3e guerre mondiale (Stop-USA), Après l'Irak, Cuba (ICS).


Ce ne sont cependant pas les organisations non gouvernementales (ONG) qui manquent. Durant les années 1980 et 1990, le «marché» de l'aide au développement a connu une croissance spectaculaire. Le nombre des ONG est passé de mille à cinq mille. Le tiers-monde n'a guère eu à s'en féliciter. Pourtant, écrit Marc Vandepitte, il suffirait d'investir à peine 0,39 pour cent du revenu annuel des pays industrialisés pour éliminer la plus grande pauvreté et la faim dans le monde. Une broutille. Mais aussi une question de priorités. En guise d'illustration: une vache européenne bénéficie en moyenne d'un subside de 913 dollars de la part de l'Union européenne. Un Africain doit se contenter de 110 fois moins. «Nos vaches d'abord».

Le bilan de cinquante années de coopération au développement est négatif?

Marc Vandepitte. Impossible de nier les faits. Malgré les promesses et les déclarations des chefs de gouvernement et des organismes internationaux, la situation de la partie la plus pauvre de la population mondiale, un à deux milliards de personnes, ne cesse de se détériorer. L'aide au développement telle qu'elle existe ne suffit nullement à résoudre les problèmes des gens. Dans le passé, les gouvernants affirmaient qu'une bonne formule de coopération au développement arriverait à bout de la pauvreté dans le monde dans un avenir plus ou moins proche. Manifestement, c'est faux. Un changement s'impose. En réalité, la coopération au développement n'est qu'un facteur secondaire.

C'est-à-dire?

Marc Vandepitte. (sérieux) Les gens du secteur de l'aide au développement n'apprécieront sans doute pas ce que je dis. Mais si les peuples du tiers-monde veulent améliorer leur sort, ils devront en premier lieu compter sur eux-mêmes. La question du développement est une question de construire un contrepouvoir. Les rapports de force dans le monde sont totalement défavorables et ce sont d'abord les gens du Sud qui devront mener la lutte. Notre aide peut être utile, mais soyons modestes, nous ne résoudrons pas le problème à leur place. La coopération au développement doit contribuer à construire ce contrepouvoir, en soutenant les forces qui veulent renverser les rapports de force. Si l'aide au développement n'est pas disposée à suivre cette orientation, il vaudrait mieux, à mes yeux, la supprimer.

Ces propos risquent de fort déplaire au secrétaire d'Etat à la coopération Marc Verwilghen. «A mes yeux, les ONG ne sont pas des groupes de pression, mais des partenaires», expliquait-il au mensuel Mo*.

Marc Vandepitte. Puisque c'est lui qui le dit Mais il ne faut pas mettre toutes les ONG dans le même panier. Certaines ONG belges font un travail excellent, alors que d'autres font plutôt partie de l'ordre établi. Celles-ci sont souvent le prolongement de partis politiques ou d'églises. Dans ce sens, elles sont effectivement des partenaires de Verwilghen. Mais au niveau international, la situation est beaucoup plus grave. L'objectif sous-jacent de ce genre d'ONG est généralement d'acquérir le contrôle dans le pays concerné. Leur rôle est comparable à celui de la baronne du dix-neuvième siècle. Alors que son mari exploitait les ouvriers d'une manière inhumaine, la baronne distribuait la soupe à la porte de l'usine. Elle s'occupait de l'aide aux indigents, sans doute pour soulager la souffrance des familles, tout en soulageant sa propre conscience, mais également pour éviter les révoltes.

Marc Vandepitte: «Il suffirait d'investir à peine 0,39 % du revenu annuel des pays industrialisés pour éliminer la plus grande pauvreté et la faim dans le monde. Une broutille, mais aussi une question de priorité». (Photo Solidaire)

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Aujourd'hui, la moitié de la population mondiale doit vivre avec moins de deux dollars par jour ­ même pas 70 francs.

Marc Vandepitte. Alors que si le bien-être était partagé équitablement, chacun disposerait aujourd'hui de quinze dollars par jour. La productivité au niveau mondial a atteint un niveau tel qu'on pourrait sans aucune difficulté offrir à chacun un logement, une alimentation, un enseignement et des soins de santé de qualité.

La pauvreté n'est nullement un problème financier, ce n'est pas une question de pénurie. Il y a assez pour tout le monde au niveau mondial. C'est là le mérite historique du capitalisme. Seulement, ce même système n'arrive pas à résoudre le problème de la pauvreté. Problème relatif, car il ne faudrait que cent millions de dollars par an pour le faire disparaître. Cela correspond au capital réuni de deux ou trois des plus grosses fortunes au monde, des cacahuètes donc.

A cause de cet échec, vous dites que le capitalisme est une voie sans issue.

Marc Vandepitte. Exactement. La problématique de l'alimentation en est une belle illustration. L'excédent alimentaire au niveau mondial s'élève à dix pour cent. Chaque année, il permettrait de nourrir six cents millions de personnes. Alors que huit cents millions de personnes connaissent la faim. (en colère) C'est absurde.

Certains croient que c'est la conséquence du capitalisme sauvage qui domine le marché et qu'il suffirait donc de réguler le marché et de réformer le système. Or, le marché agricole est le marché le plus régulé du capitalisme. L'Union européenne et les Etats-Unis ont établi des prix fixes, des quotas, et ils travaillent avec des subsides. Tout est réglé dans le moindre détail. Le problème se situe donc ailleurs, notamment dans les rapports de force.

Une cinquantaine de multinationales dominent le marché agricole mondial. Il ne sera pas facile de les brider, connaissant leur puissance et leurs appuis politiques. Pour arrêter ces multinationales, il faudra briser leur force. Dès cet instant, on ne parle plus en termes de réforme et de régulation, mais de révolution. Il ne suffit pas de montrer du doigt un éléphant et de crier qu'il doit s'arrêter. De cette façon, on sera écrasé. La seule manière d'arrêter un éléphant est de le mettre sur les genoux.

Il faut aussi briser la logique du système. Les multinationales sont, elles-mêmes, soumises à la concurrence et ce sont leurs actionnaires qui dictent la loi. Qui dit actionnaires dit terreur des cours boursiers. Tant que cette logique existe, il n'y aura pas d'éthique.

Cela nous conduit à la thèse centrale de mon livre: pour combler le fossé, les pays du Sud doivent briser la logique. Pour briser la logique, ils doivent s'en prendre aux rapports de force.

Comme le dit Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, «les soins de santé à Cuba ont atteint un niveau auquel la plupart des pays pauvres ne parviennent pas. Sur ce plan, Cuba a tout à nous apprendre».

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Est-ce la raison pour laquelle vous vous référez souvent à la Chine et à Cuba?

Marc Vandepitte. Ces pays ont fait un énorme bond en avant sur le plan social. Ainsi Cuba, qui est un pays pauvre dont le Produit National Brut est inférieur à la moyenne des pays d'Amérique latine, fait des miracles dans les domaines de l'enseignement et des soins de santé et l'emporte de loin sur les autres pays du tiers-monde. «Les soins de santé à Cuba ont atteint un niveau auquel la plupart des pays pauvres ne parviennent pas. Sur ce plan, Cuba a tout à nous apprendre», déclarait aussi le patron de l'0nu, Kofi Annan.

De l'autre côté, il y a aussi les pays qui sont retournés à la logique néolibérale, comme les anciens pays du bloc de l'Est. Ces nations ont terriblement rétrogradé. Dans mon ouvrage, j'ai repris des chiffres terribles sur la situation dans les pays qui ont appartenu au camp de l'Union soviétique.

Nombre d'ONG jouent le rôle de la baronne du dix-neuvième siècle. Alors que son mari exploitait les ouvriers d'une manière inhumaine, elle distribuait la soupe à la porte de l'usine.

On dit que le socialisme n'a pas fonctionné. Mais pouvez-vous citer un pays du tiers-monde où le capitalisme a porté ses fruits?

Marc Vandepitte. Commençons par l'Amérique latine. Ce continent est un cimetière social. Inutile de parler de l'Afrique L'Asie est le seul continent auquel les partisans du néolibéralisme osent se référer. La Corée du Sud surtout est citée en exemple. Hormis la crise financière à la fin des années nonante, ce pays a effectivement connu un progrès important. Mais il faut savoir qu'à elle seule, la Corée du Sud a reçu plus de soutien (dans le cadre de la lutte contre le communisme) que tous les pays d'Afrique pris ensemble. Avec cet aide gigantesque, n'importe quel pays aurait réalisé un bond en avant.

Dans votre livre, vous esquissez une alternative pour les pays en voie de développement, en accordant une grande importance à l'Etat national. «Faut-il parler de socialisme?» C'est la question que vous posez vous-même. Mais vous répondez d'une manière énigmatique: «oui et non».

Marc Vandepitte. Je donnerais une réponse nuancée. Le terme de socialisme est très chargé, il est presque tabou. La pensée unique interdit de chercher des alternatives. Mais on peut aussi inverser la chose: tant que le socialisme sera interdit, la recherche d'alternatives sera vaine. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures: l'essence de l'alternative est de mettre fin à l'exploitation de l'homme par l'homme et d'uvrer pour une redistribution radicale des richesses. Le socialisme, est-il autre chose?

Le problème, c'est évidemment la connotation négative du terme. C'est la conséquence d'un demi-siècle de propagande de guerre froide. Au sein du mouvement antiglobaliste, certains ne sont pas immunisés contre cette propagande. Même des jeunes, qui n'ont pas vraiment vécu la guerre froide, font l'association entre socialisme, bureaucratie et corruption. Cela leur a été inculqué.

Mais au regard de l'histoire de l'humanité, le socialisme est relativement jeune. Il y a eu, évidemment, des fautes. Elles étaient inévitables. Mais il faut précisément tirer les leçons de ces fautes, plutôt que de jeter l'enfant avec l'eau du bain. Ce serait stupide d'abandonner ces expériences.

De Kloof en de uitweg, EPO 2004, 135 p 10 €.
Au PTB-shop, 171 Bd M. Lemonnier, 1000 Bruxelles. 02/5040112.


Votre livre paraît au moment où 11.11.11 discute de sa propre plate-forme. Comment évaluez-vous cette discussion?

Marc Vandepitte. En ce moment, un projet est soumis au débat. Le texte provisoire démontre que le mouvement tiers-mondiste, dans notre pays, a gardé une forte conscience politique. Dans les pays voisins, ce n'est pas toujours le cas. Les ONG y deviennent de plus en plus des entreprises commerciales de développement, dirigées par des experts et des technocrates. Les actions politiques passent à l'arrière-plan et sont remplacées par des happenings et des campagnes de relations publiques destinées à remplir les caisses. Chez nous, la base est toujours militante et bien organisée. Elle constitue un contrepoids face aux tendances bureaucratiques et technocratiques. Ces dernières sont très respectueuses du pouvoir. Cette influence est très présente dans le projet de texte. Si Koffi Annan estime que Cuba est un exemple dont il est utile de suivre l'enseignement, comme il le dit, il serait assez logique que le mouvement tiers-mondiste s'en fasse l'écho. Mais le texte reste muet sur Cuba. Autre exemple: les mouvements de libération. Le Manifeste précédent, qui date de 1986, mentionnait le soutien aux «mouvements qui uvrent pour des réformes radicales dans les rapports de force». Le texte exprimait sa compréhension «pour l'usage de la violence dans des situations où les tentatives pacifiques» restaient vaines. Ces passages ont disparu dans le projet actuel. Dommage. Après le 11 septembre, les mouvements de libération sont criminalisés partout dans le monde et présentés comme des terroristes. Si les organisations Nord-Sud ne soutiennent plus ces mouvements, qui les soutiendra encore?

Votre ouvrage prône la discussion et l'ouverture. Mais y a-t-il de l'espace pour cela?

Marc Vandepitte. Il est difficile de donner une réponse univoque à cette question. Certains refusent une discussion fondamentale. Mais ce n'est pas le cas pour tout le monde, ni pour toutes les organisations du mouvement tiers-mondiste. Mieke Molemans, la présidente de 11.11.11, a écrit la préface de mon livre. Elle y écrit qu'elle n'est pas d'accord avec tout, mais que le livre suscite la réflexion. C'est une ouverture qui nous offre la possibilité d'arriver à des conclusions communes.

La pauvreté n'est pas un problème financier, ce n'est pas une question de pénurie. Au niveau mondial, il y a plus qu'assez pour tout le monde. Pourtant, le capitalisme ne parvient pas à résoudre ce problème relatif.

Les multinationales?
Le peuple a quand même aboli l'esclavage?

Une entreprise multinationale n'est autre qu'une économie planifiée en propriété privée. La motivation, c'est la maximalisation du profit, même s'il faut que cela se fasse au détriment de millions de personnes. Le nud du problème est là. Afin de se débarrasser de la tyrannie de la globalisation capitaliste, il convient de briser la toute-puissance des multinationales. Ici, beaucoup seront d'accord avec nous. Mais qu'est-ce que cela signifie dans la réalité? Il s'agit ici de géants économiques. Le chiffre d'affaires des 200 entreprises les plus importantes est deux fois supérieur au revenu total des pays pauvres (80% de la population mondiale). Celui de la General Motors est plus important que le produit national brut de la Norvège. Vu leur toute-puissance, ces géants n'ont aucune raison de changer de cap. En outre, ils n'ont que peu de marge de manuvre pour le faire en raison de la concurrence qu'ils se livrent. Ils ne tiendront compte de préoccupations éthiques que s'ils y sont forcés. Et, pour cela, leur toute-puissance doit être brisée. Mais il ne s'agit plus ici de réformes, mais d'un bouleversement véritable, d'un renversement des rapports de force.

Le célèbre auteur Noam Chomsky l'exprime comme ceci: «Il s'agit ici d'institutions privées qui ne doivent rendre de comptes à personne. Leur fonctionnement interne revêt un caractère totalitaire. Les multinationales essaient de se rendre maîtresses de l'économie mondiale. (...) Une approche plus large du problème exige la suppression des multinationales, tout comme cela s'est passé avec l'esclavagisme. N'oubliez pas que ces institutions ont été créées par l'homme, elles ne sont nullement des données naturelles. Elles peuvent donc être vaincues par la lutte du peuple. Si nous ne vivons plus en esclavage ou sous la féodalité, si nous ne subissons plus le fouet des rois ou des princes, c'est tout de même parce que ces derniers ont été renversés par la lutte, et non par quelque cadeau du ciel!» (Le gouffre et l'issue, p.53)

Chine et Inde

 
Chine
Inde
Espérance de vie
71
64
Mortalité infantile -5ans
40 /1000
96 /1000
Analphabétisme
16%
35%
Accès soins médicaux essentiels
80-94%
0-49%
Pauvreté (HPI-2)1
14%
33%

1. HPI-2 est un index de pauvreté indépendant du revenu mais basé sur la qualité de vie: espérance de vie, degré de scolarité, accès à l'eau potable, accès aux soins de santé et poids insuffisant de l'enfant. Source: Human Development Report 2003, p. 73, 103 et 246.