L'enfance d'un chef

Entretien avec Maman Sifa à Kinshasa

par Colette Braeckman, publié dans Le Soir du vendredi 2 juin 2006

Madame Sifa Maanya n'est pas une femme publique. Discrète, pudique mais pas effacée, elle évite les journalistes, sauf lorsqu'il est question de ses activités sociales au sein de la Fondation Mzee Laurent-Désiré Kabila. Exceptionnellement, peut-être parce qu'elle savait que nous avions rencontré le Mzee (le « Vieux » en swahili, surnom donné au défunt président congolais) lorsqu'il voyageait en Europe dans la plus grande discrétion, elle a accepté un entretien, qui s'est déroulé dans son vaste bureau de la Gombe. Peu de meubles, pas de tableaux ni de tapis, pas de signes extérieurs de richesse. Avant d'entamer la conversation, Madame Sifa nous invite à prier et demande à Dieu de nous bénir.

D'emblée, cette femme originaire de Kabambare au Maniéma, vient à l'essentiel : « aux côtés de Mzee, j'étais une militante. Ensemble nous voulions combattre l'injustice, lutter contre Mobutu qui avait confisqué le pouvoir. »

Dès l'assassinat de Lumumba, en 1961, Laurent Désiré Kabila se lance dans la lutte et en 1965 qu'il créée un maquis à l'Est : « Nous avons commencé dans la région de Fizi où nous avions installé notre état-major. Mais nous avons souvent dû nous déplacer dans les montagnes, fuyant les attaques de l'armée de Mobutu. Il y a eu Hewa Bora 1, Hewa Bora 2, Makanga... C'est à Kasingere que nous avons fondé le Parti de la révolution populaire. » Madame Sifa ne veut pas qualifier de difficile la vie dans le maquis : « Nous nous suffisions à nous mêmes et vivions dans une parfaite égalité. Grâce à l'agriculture, nous avions assez à manger, nous vivions aussi des produits de la pêche, de l'élevage. Nous manquions souvent de sel et d'huile et nous préférions recourir aux remèdes traditionnels. Mais notre population, sensibilisée, ne se plaignait pas. »

Déjà militante, Sifa devient cadre du Parti où elle s'occupe de la formation politique, en particulier des femmes. « Nous expliquions aux gens pourquoi il fallait combattre cette dictature qui écrasait les paysans. Nous pratiquions l'éducation permanente, chacun devait suivre des cours de formation politique, mais aussi apprendre à lire et écrire. Les sessions politiques proprement dites duraient sept jours, puis ceux qui avaient été formés étaient envoyés dans d'autres villages pour enseigner à leur tour. »

Il n'y avait pas d'électricité dans le maquis, mais pas de bougies et d'allumettes non plus : « pour faire du feu, nous devions frotter des pierres pour faire jaillir l'étincelle... » Les vêtements aussi étaient rares : Sifa avait un seul pagne, peut-être deux, mais la plupart du temps, les gens portaient des vêtements faits de raphia et d'écorces.

C'est dans ce maquis égalitaire mais très pauvre que sont nés, en 1971, ses premiers enfants, les jumeaux, Jaynet et Joseph. Virent ensuite d'autres naissances, Joséphine, Zoé, Masengo... « Notre famille s'est constituée dans le maquis et les enfants, dès l'âge de 3 ans, fréquentaient l'école que nous avions créée. Ils étudièrent dans le maquis durant cinq ans. »

Après 1975, tout le monde fut forcé d'aller vivre à Wimbi, au bord du lac Tanganyka, car les attaques des troupes de Mobutu étaient incessantes, « ils nous bombardaient, nous pourchassaient dans les montagnes, nous ne pouvions plus résister. A certains moments, nous avons même été forcés de manger de l'herbe, des plantes sauvages ».

A Wimbi, Sifa poursuit ses activités : « j'étais secrétaire adjointe de l'organisation des femmes révolutionnaires du Congo, une branche du PRP qui s'occupait de l'encadrement des femmes. Beaucoup d'enfants étaient sans famille, à cause de la guerre ou des maladies et c'est pour eux que le Mzee a créé le centre populaire pour les oeuvres sociales dont je fus la gérante principale. Mais nous avons été rapidement dispersés par les forces de Mobutu. »

Vers les années 78-79, le Mzee décide de faire évacuer les jumeaux vers Kigoma en Tanzanie, pour qu'ils poursuivent les études. La maman suivra quelque temps plus tard et le Mzee viendra ensuite, avec quelques rares partisans «il faut dire que nombreux étaient ceux qui avaient trahi et quitté le maquis car Mobutu les avait corrompus, soudoyés. Les derniers qui étaient restés subissaient les bombes, les embuscades, tout était mis en oeuvre pour les capturer...»

En Tanzanie, la famille Kabila est accueillie, protégée, par Kazadi Nyembe, bien introduit auprès du président Nyerere. Sifa insiste avec reconnaissance : « Kazadi nous a protégés, cachés, car la police de Mobutu nous recherchait pour nous éliminer. Si la vie dans le maquis pouvait paraître difficile, en Tanzanie, c'était bien pire. Là, nous n'avions rien, alors que dans le maquis on s'entraidait, on vivait dans une certaine égalité. Notre séjour en Tanzanie était pour nous un repli stratégique, car nous avions bien l'intention de revenir un jour dans notre pays, le Congo. »

C'est pour cela d'ailleurs que, malgré les difficultés financières, Laurent-Désiré avait tenu à inscrire Jaynet et Joseph à l'école française de Dar es Salaam, afin qu'ils apprennent le français pour le jour où ils rentreraient dans leur pays.

Comment la famille subvenait-elle à ses besoins ? Madame Sifa ouvre ses mains et les regarde, pensive : « je cultivais un petit champ et je vendais mes légumes au marché, comme toutes les femmes pauvres en Afrique. Plus tard, j'ai tenu une petite échoppe, pour pouvoir payer les études des enfants. Le Mzee ne s'entretenait pas de politique avec sa famille. Cette éducation-là, c'est moi qui m'en chargeais. J'expliquais pourquoi nous refusions de nous considérer comme des réfugiés, car nous étions des révolutionnaires. » En Tanzanie, l'ambassade du Zaïre ne lésine pas sur les moyens : « Mobutu a tout essayé pour nous éliminer : le poison, les femmes, les embuscades, l'argent... »

Mme Sifa dément les histoires selon lesquelles le Mzee aurait multiplié les voyages: « il n'a quitté le maquis que deux fois, pour demander de l'aide aux amis en Europe, car nous manquions de tout... » Et elle se souvient du soutien qui fut apporté par Pierre Galand, alors secrétaire général d'Oxfam-Belgique.

A propos de la Tanzanie, Sifa évoque les réactions de fierté de son mari : « A un moment donné il a dit « stop » et décidé de refuser l'aide proposée... Il déclarait que désormais nous allions nous prendre en charge... »

C'est à ce moment qu'elle a commencé à cultiver et à vendre sa petite production. « Le Mzee n'était intéressé que par la politique. C'est moi qui entretenais la famille avec mon travail... »

Après avoir terminé les études secondaires à Dar es Salaam et fait, comme tout le monde en Tanzanie, une année de service militaire, les jumeaux sont envoyés à l'Université de Makerere en Ouganda. Leur sécurité n'est pas assurée et les services de Mobutu rodent toujours. Jaynet s'inscrit en journalisme, Joseph en droit.

La maman se souvient des dispositions de son fils : « tout petit, il avait déjà un tempérament de chef, il rêvait d'être militaire, de diriger une armée. » En souriant, elle évoque le gamin qui alignait des petites voitures pour en faire un convoi militaire, tout en précisant que le père refusait que son fils se lance dans la carrière des armes.

Joseph seconde bientôt son père qui dresse des plans pour reprendre la lutte au Congo. : « les préparatifs avaient commencé, au début des années 90, pour s'intensifier en 1994 et en 1995. Joseph était aux côtés de son père lorsque les opérations ont commencé en 1996. Nous avions réfléchi et tiré les leçons des erreurs commises au début de la lutte. On n'est pas allé chercher Mzee, il était là : c'est depuis la mort de Lumumba que nous combattions la dictature...»

Le 17 mai 97, Sifa se trouve encore en Tanzanie avec les plus jeunes des enfants, lorsque les troupes rebelles entrent dans Kinshasa. C'est un mois plus tard qu'elle arrive discrètement dans la capitale :« le Mzee ne voulait pas que l'on évoque sa vie privée... » Elle confirme que lors de la première guerre, en 96-97, Joseph se trouvait aux côtés de James Kabarebe, le général rwandais qui dirigeait les opérations militaires.

Joseph tenait-il son père informé ? « Je le suppose, mais je sais que le Mzee avait été très fâché d'apprendre les atrocités, les massacres commis par ses alliés : nous, notre lutte ce n'était pas ça, notre conception de la libération, ce n'était pas la vengeance... »

Quelles valeurs, avec son mari, a-t-elle enseigné à ses enfants ? Ici Maman Sifa parle d'une traite : « nous leur avons appris l'amour de la patrie, le respect de la famille. Essayé de leur donner un code de bonne conduite, et aussi des leçons de modestie, d'humilité. De leur apprendre à vivre en paix avec leur prochain. Nous avons essayé de façonner nos enfants afin qu'ils combattent l'injustice. »(...) « Joseph, à sa manière et avec ses méthodes, a tenté de poursuivre l'oeuvre de son père. Il a toujours eu une grande force de caractère, il réfléchit avant d'agir et n'a jamais été un enfant turbulent... Calme, il ne parlait pas beaucoup, s'il était fâché, il ne le montrait pas. Je lui ai enseigné comment être poli, jamais insolent : c'est cela notre culture... »

Sifa, mère et épouse, exhale cependant quelque amertume : « Ah ! les Congolais... Quand je pense que le Mzee leur a sacrifié sa vie, et qu'ils l'ont tué... Chaque fois que je repense à sa mort, mon coeur redevient rouge... » Elle ne nie pas la souffrance qu'elle éprouve au vu de la campagne qui vise Joseph : « il est mon enfant, au même titre que sa soeur Jaynet et les autres. Or lui, on le qualifie de « Rwandais ». Tout cela est douloureux, mais tout ce que je peux dire, c'est qu'il est bien mon fils... Comment peuvent-ils dire que je suis venue du Rwanda, alors que j'ai vécu avec le Mzee pendant 32 ans ? » Maman Sifa refuse d'évoquer les menaces qui pèsent sur son fils, « il est entre les mains du Seigneur. Je prie Dieu de le protéger, de le laisser accomplir son destin... »