Bemba refuse le verdict des urnes et prépare un coup d’Etat

Entre le 20 et le 22 août, Kinshasa a été le théâtre de combats entre la milice du MLC, du vice-président Bemba et la police nationale soutenue par garde républicaine. Tout indique qu’une tentative de coup d’Etat par Bemba a provisoirement échoué. Le futur du processus électoral reste incertain

Solidaire, 27 août 2006

Il est clair que Bemba, qui n’a obtenu que 20% des voix, refuse d'accepter le verdict des urnes, qui a donné l’avantage à Joseph Kabila (44,9%).

Le 20 août dernier, quelques heures avant l’annonce des résultats par la Commission Electorale Indépendante (CEI), les télévisions CCTV et CanalKin (appartenant à Bemba) ont appelé la population au soulèvement. « Il faut prendre des pierres, des machettes, des haches et des houes pour s’attaquer aux chars de la Monuc (les casques bleus de l’ONU responsables de protéger le processus électorale, ndlr) », « Il faut brûler vif Vital Kamerhe (le Secrétaire général du PPRD, le parti du Président Joseph Kabila, ndlr) » . (1)

Le signal d’émission des télévisions bembistes a été coupé sur ordre du ministre de l’information Mova Sakani. Leurs émissions ont pu reprendre le lendemain. Pour … attaquer directement le Président de la Commission Electorale Indépendante (CEI) : « On va immoler Malu Malu » .(2)

Une semaine après la proclamation des résultats par la CEI, Bemba n’avait toujours pas pris officiellement position, ni par un communiqué de presse, ni lors de son apparition en public le jeudi 24 août devant une centaine de ses adhérents.

Aujourd’hui c’est Honoré Ngbanda, l’ancien responsable des services secrets du dictateur Mobutu, qui s’exprime au nom de Bemba. Depuis son exil parisien, il a notamment déclaré être en contact permanent avec Bemba : « Nous étions préparés à faire face à la situation en cours ».(3) Pour lui, les élections n’ont été qu’une mascarade et Kabila n’aurait obtenu « en réalité que la moitié des voix dont il s’attribue ». « Le raz-de-marée dont on parle à l’Est résulte de bourrages d’urne » .

Bemba refuse de reconnaître officiellement les résultats des élections. Or, rejeter ouvertement les résultats des élections le mettrait en contradiction avec la constitution et la loi électorale. Elles prévoient notamment que les contestations des résultats électoraux soient jugées par la Cour Suprême de Justice qui devrait définitivement officialiser les résultats ce 31 août (entre temps la CSJ a postposé cela à une date ultérieure, vu le fait que les évènements du 20 au 22 août ont interrompu le calendrier). Un rejet des résultats isolerait en outre Bemba aussi bien du peuple congolais, qui a participé massivement aux élections, que de la communauté internationale qui insiste sur la continuation du processus électoral.

Conclusion : Pour l'instant Bemba ne peut et ne veut pas se prononcer sur les résultats des élections. Ce que confirme Honoré Ngbanda lui-même dans son interview : « Pour le moment, Bemba ne peut pas prendre le risque de dire n’importe quoi. »...(3)

Que fera Bemba quand la CSJ aura rendu public les résultats définitifs des élections?

Bilan officiel des combats : 23 morts dont 12 policiers

Le récit des évènements du dimanche 20 août repris ici est celui du général Kisempia, chef d’état-major général de l’armée congolaise (4):
• Le 20 août vers 14 heures. Les éléments de la PIR (Police d’Intervention Rapide) constatent l’occupation des immeubles le long du boulevard du 30 juin à proximité du Bureau de la CEI par des soldats du Mouvement de Libération du Congo, la milice de Bemba. La Police qui pense que ces hommes sont chargés d’assurer la sécurité du vice-président Jean-Pierre Bemba ne les considère pas comme une menace pour l’ordre public.
• Vers 15.00 heures, les soldats du MLC s’emparent de quelques policiers affectés au Poste de Commandement de la Police de Circulation Routière et les désarment. Ils les conduisent au Quartier général du MLC et les tabassent copieusement.
• Vers 17 heures 30, le Quartier général de la Défense Ville de Kinshasa apprend que des tirs intenses ont lieu sur le Boulevard du 30 juin. Un Officier de reconnaissance est envoyé sur les lieux à bord d’une Jeep non armée. Il constate qu’une patrouille de la MONUC l’a précédé. L’officier dépasse la patrouille et essuie des tirs des éléments du MLC postés dans les buildings le long du boulevard.
• Vers 18 heures 10, arrivée des engins blindés de la MONUC qui échangent des coups de feu avec la milice du MLC. Quelques instants plus tard, des éléments de la Garde Républicaine se postent devant le building de la CEI pour en protéger les membres. Des éléments de la MONUC, de la Garde Républicaine et de la Reconnaissance Défense Ville de Kinshasa font mouvement vers le building. Des éléments de la Garde Républicaine ripostent aux attaques de la milice du MLC.
• Vers 20 heures 30, la milice du MLC attaque le Bureau de la Commission Electorale Indépendante provinciale sur l’Avenue Lukusa. Pendant cette attaque, le major Youssouf de la Garde Républicaine et un élément de la police sont atteints par balles.

Le MLC affirme que les combats autour du siège de la CEI ont commencé sur initiative de la Garde Républicaine « frustrée que Joseph Kabila n’ait pas obtenu la victoire au premier tour ». Pourtant la CEI était protégée par la Police Nationale. Dans ce cas, la Garde Républicaine aurait dû tirer sur la police. Or, même les médias du MLC présentent la Police Nationale comme alliée de la Garde Républicaine. De plus, il est étonnant de voir Bemba, qui n'a cessé de vilipender la CEI et son président Malu Malu, se présenter soudainement comme… le défenseur de la CEI.
L’affirmation selon laquelle Kabila a tenté de faire assassiner Bemba n’a aucune crédibilité. Pourquoi Kabila prendrait-il l’option d’assassiner un rival qui n’a pas la moindre chance de gagner au deuxième tour ? En effet, il est impossible que les 13% de votants pour le nationaliste Gizenga, voteront pour Bemba, un des plus sales rejetons du mobutisme dur et pur. En plus, il suffit au camps kabiliste de dénoncer publiquement Bemba pour ce qu’il est : un collaborateur des agresseur ougandais, responsable de crimes de guerre graves comme de multiples cas d'anthropophagie commis par ses hommes, des femmes congolaises obligées à manger des morceaux de leur propre mari ! Tous ces crimes sont documentés par les instances de l’ONU. Bemba sait qu'il n'échappera pas au Tribunal international sur la République Démocratique du Congo.

Joseph Kabila répond aux provocations de Bemba

Bemba a tendu un piège diabolique à Kabila. Le 21 août, la Garde Républicaine constate que deux de ses membres ont été capturés par la milice de Bemba et gardés dans sa propre résidence. La Garde Républicaine ne pouvait rester sans réagir et tire sur le bâtiment. Or à ce moment, Bemba se trouve en réunion avec 14 ambassadeurs membres de la Ciat (Comité International de l’Accompagnement de la transition) parmi lesquels les ambassadeurs des Etats-Unis, de la Belgique, de la France, présents sur invitation de l’américain Swing qui dirige le CIAT, afin de « calmer Bemba ». Au lieu de condamner ferment la violence des bembistes du dimanche et d’exiger que la constitution et la loi électorale soient respectées par Bemba, ils vont se réunir autour de Bemba pour le « calmer ». On ne peut que s’étonner de la tolérance de la part de ce CIAT pour les provocations de la part de Bemba qui visaient clairement à faire dérailler le processus électoral.
Bemba pouvait alors présenter la réplique des forces du Président comme un attentat contre lui-même et contre les ambassadeurs…

Or le journal Le Monde du 26 août décrit la situation réëlle : « Quoique spectaculaires, les combats n'ont pas été d'une violence extrême. Alors que les blindés de la Garde du président Kabila tiraient au canon de 122 mm, appuyés par des mortiers et des lance-roquettes, un diplomate qui se trouvait dans la résidence se souvient de sa « surprise » de ne pas voir le bâtiment touché. ‘Si la résidence avait été visée directement, elle aurait été détruite, au moins en partie. La violence (limitée) des combats ne correspond pas à l'importance des moyens déployés’, constate un expert des questions militaires. Seul l'hélicoptère de Jean-Pierre Bemba, devant le fleuve, a été carbonisé, atteint sans doute par une roquette tirée à proximité » . (5)

Kabila, en tant que Président en exercice, a voulu démontrer devant son peuple et devant la communauté internationale, sa détermination de défendre la légalité et la poursuite, dans le calme, du processus électorale jusqu’à ce que le souverain primaire tranche s’il veut Joseph Kabila ou s’il veut Bemba comme président.

La journaliste belge Colette Braeckman écrit : «Il sera désormais difficile de faire croire aux électeurs congolais que l’homme (Kabila ndlr) n’ose pas défier les Occidentaux, difficile de douter de sa volonté d’imposer l’ordre et la discipline » . (6)

Quand le lendemain, la milice de Bemba attaque, à l’armement lourd, le Palais de la Nation, bureau du président Kabila, celui-ci ordonne de ne pas répondre à la provocation. Mais des renforts pour la milice de Bemba venant de Brazzaville seront anéantis au Beach, où des témoins ont vu un grand nombre de cadavres dans l’eau. Et des tentatives des bembistes de lancer des émeutes et des pillages dans les quartiers populaires sont vite dispersées par la police.

La menace reste

Malgré l’échec de sa tentative d’en finir avec le processus électoral, Bemba persiste dans sa stratégie putchiste. Malgré l’accord de cessez-le-feu, qui prévoit le retrait de la milice de Bemba et de la Garde Républicaine dans leurs casernes respectives, les milices bembistes restent défiantes à l’entrée des deux résidences de leur chef. (7)

La stratégie du coup d’Etat de Bemba consiste à refuser le résultats des élections, à appeler la population kinoise aux émeutes et à faire encadrer ce « soulèvement populaire » par sa milice privée. On l’a vu lors de son dernier meeting avant les élections au stade Raphaël (cfr. Photo-reportage et récit du 27 juillet sur Deboutcongolais.info). Le même scénario a été répété le 20 août et les jours qui suivaient.

On peut s’attendre à des répétitions de ce scénario dans les semaines et mois à venir, notamment lors de la défaite inévitable de Bemba au deuxième tour, fin octobre.
Le journal kinois Le Soft cite des milieux proches de l’ambassade américaine qui assurent que les combats reprendront. « Ce qui a eu lieu n’est qu’un hors-d’œuvre. Le pire est à venir » . (8)

Honoré Ngbanda, lui n’hésite pas à déclarer : « Nous devons nous préparer à un affrontement. (…) Dans les jours à venir, nous allons lancer un appel à la mise en place d’une organisation qui doit mettre fin à la situation actuelle. » (9)

Notes:

  1. Témoignage de différents téléspectateurs à Kinshasa.
  2. « Lundi : Kinshasa tremble sous les détonations d’armes lourdes… » Le Palmares du 24 août
  3. « Joseph Kabila a tenté de faire assassiner Jean-Pierre Bemba », Congoforum.be du 24 août
  4. « Le Chef d’état major général des fardc parle de la situation sécuritaire du pays », dans digitalcongo.net du 22 août 2006
  5. « Au Congo, après la suspension des hostilités, Kinshasa reprend vie » Le monde, 26 août.
  6. « Kabila a cassé les œufs, http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/ du mercredi 23 août.
  7. « Le cessez-le-feu respecté à Kinshasa », Le Soir 23 août.
  8. « Calme précaire à Kinshasa où les rues ressemblaient à une ville fantôme la nuit », Le Soft du 24 août.
  9. « Joseph Kabila a tenté de faire assassiner Jean-Pierre Bemba », Congoforum.be du 24 août