Le Kabila nouveau sorti des urnes promet de surprendre
Entretien exclusif realisé par Colette Braeckman pour Le Soir, 16 novembre

Monsieur le Président, au lendemain de la proclamation des résultats provisoires qui annoncent votre victoire, avez vous le sentiment d’avoir tenu les promesses faites lors de votre accession au pouvoir en 2001 ?

A l’époque, je m’étais engagé à réunifier ce pays, c’est chose faite. J’avais promis la pacification, c’est chose faite même si des petits problèmes subsistent à l’Est du pays. La plus grande promesse, c’était l’organisation des élections. C’était là le socle de la nouvelle république, le point de départ du décollage du pays. Ce processus vient de se terminer et la transition, ouverte en 1990, s’achève enfin. Maintenant on va pouvoir redémarrer la reconstruction et le développement sur base d’un nouveau consensus.

Quels sont vos regrets éventuels ?

Pas de regrets. Je peux dire « mission accomplie ». Les objectifs fixés ont été atteints et j en suis fier. Mais surtout c’est de notre population que je suis fier. Elle a du faire beaucoup de sacrifices, supporter beaucoup de bêtises, de 1990 jusqu’à ce jour. Jamais je ne dirai que cette victoire est celle de M. Kabila, ou celle de sa famille politique. C’est la victoire de tout un peuple, de toute une nation. C’est même une victoire pour le continent, car avec le Congo, le continent africain va changer, certainement…C’est le Congo qui a gagné ces élections. Les démons qu’il a vaincu étaient nombreux : coups d’Etat, instabilité politique, démons de la division de la guerre, de la partition, du sous développement aussi.

A titre personnel, qu’est ce qui fut le plus pénible pour vous durant cette transition ?

La transition fut une épreuve et un grand défi. Le plus difficile pour moi, ce fut la souffrance de ma famille, parce que, avant d être président je suis avant tout un être humain. J’ai vu la souffrance de ma mère, de mes sœurs, de mes frères. Moi, je pouvais supporter les critiques. Mais les calomnies, les mensonges, les contre vérités, c’était plus difficile. Enfin, cette page est désormais tournée. L’essentiel désormais c’est l’avenir du pays, le bonheur de notre population.

En cette année zero de la reconstruction du Congo, quelles sont vos priorités ?

La réalité, c’est que le Congo d’aujourd’hui, ce n’est même pas le Congo de 1960. En 1960, il y avait des infrastructures, aujourd’hui la situation est tellement plus morose. J’ai identifié cinq chantiers urgents : les infrastructures d’abord, routes, rails, ponts, il faut que les régions soient reliées les unes aux autres, que les gens puissent circuler.
Ensuite la création d’ emplois. Aujourd’hui moins de 5% de la population travaille dans les secteurs formels, le reste dans l’informel, les autres sont au chômage. La création d’emplois doit passer par l’investissement. Troisième chantier : l’éducation. Ecoles primaires, secondaires, universités, tout est à reconstruire. Quatrième chantier : l’eau et l’électricité. Pendant la campagne, j ai sillonné le pays et partout c’étaient les plus grands problèmes. Et puis bien sûr il y a le chantier de la santé. Voilà les priorités des priorités. Il faut évidemment insister sur la transparence dans la gestion de la cité, des affaires de l’Etat. Bref remettre de l’ordre dans le pays.

Sur qui allez vous compter pour réaliser cette tâche colossale ?

On va compter d’abord sur nous même. Mobiliser davantage nos ressources, nos recettes. Compter aussi sur l’appui des pays amis, mais avant tout sur la réorganisation interne. L’objectif est de transformer la société, non pas avec des changements cosmétiques, mais des bouleversements en profondeur.
Votre idéal de changement rejoint il celui de vos nouveaux alliés politiques, le Palu (parti lumumbiste unifié) en l’occurrence ?

Le patriarche Gizenga avait déjà travaillé avec mon père en 1960…Avec son parti, le PALU, mais aussi avec l’UDEMO de Nzanga Mobutu, nous nous sommes fixés des objectifs et nous partageons plus ou moins la même vision de ce que nous voulons pour le pays d’ici 2011. Nous allons travailler sur les mêmes chantiers…

M. Gizenga attache beaucoup d’importance à la lutte contre la corruption. Allez vous soutenir le futur Premier Ministre dans cette voie ?

Certainement. La bonne gouvernance englobe la lutte cotre la corruption, et je peux vous assurer que sur ce point le Premier Ministre aura le soutien total du président.

Durant la transition, on a souvent reproché aux autorités de ne pas juguler la corruption. Aurez vous désormais les moyens et la volonté de changer les choses ?

Si on a demandé un mandat de cinq ans au peuple congolais ce n’est pas pour reproduire ce qu’on a vécu pendant la transition. Il faut remettre le pays sur les rails, et pouvoir sanctionner les gens. Pendant la transition, cela n a pas été facile, parce qu’il s’agissait d’un gouvernement de compromis, sinon de compromission. J’ai du accepter des choses qu’en d’autres circonstances je n’aurais jamais pu laisser passer. Croyez moi, je n’en pensais pas moins, mais je savais aussi que si je réagissais la transition allait voler en éclats, sinon le Congo lui-même. Mais maintenant que l’on vient de tourner la page, on va commencer à écrire en lettres d’or l’histoire du Congo…

Durant la transition, on vous a décrit comme un chef silencieux, qui acceptait beaucoup. Allez vous vous révéler différent à l’avenir ? .

Beaucoup de gens ne connaissent pas le président Kabila. Ils se trompent s’ils pensent qu’après les élections ce sera la même chose que pendant la transition. Ce sera la rigueur, et surtout la discipline car sans la discipline on ne peut pas construire une nation. Je suis content de savoir que le Palu partage cette lecture de la situation, qu’il a la même conception de la gestion de l’Etat. Ensemble, on va redresser le pays, ce sera dur pour ceux qui ont pris de mauvaises habitudes, mis je sais aussi que c’est là le souhait de la population.

Comment ferez vous pour être le président de tous les Congolais, pour vaincre le fossé Est Ouest ?

Je vais travailler comme président de tous les Congolais, dans tout le pays. D’ailleurs, même là ou nos résultats étaient moins bons, ils n’étaient jamais inférieurs à 20% sauf dans l’Equateur. Nous veillerons à ce que le futur gouvernement soiut représentatif de toutes les régions, et je vous promets que le chef de l’Etat sera le président de tous, sans distinction aucune. Il ne s’agira pas de faire des gestes, de simples exercices de relations publiques, mais de mener une vraie politique de développement, très concrète. Les cinq chantiers dont je parle seront mis en œuvre à l’échelle de tout le territoire national, soit 2.345OOO Km carrés et pas seulement les provinces où l’on a voté pour moi…
Ceux qui n’ont pas voté pour moi ont un point de vue que je respecte et j’espère bien que durant les cinq ans à venir je leur donnerai des raisons de changer d’avis…
Cette fracture Est Ouest n’existe pas, c’est une idée superficielle. La réalité, c’est que la population de l’Est avait comme première exigence la paix et la sécurité, la réunification du pays. Ici, à Kinshasa on ne mesure pas ce que tout cela signifie pour les gens de l’Est…Allez donc poser la question aux gens de l’Ituri…A l’Ouest, dans la partie du pays qui était sous contrôle du gouvernement, les exigences étaient plutôt de l’ordre de développement. Les gens souhaitaient des routes, des hôpitaux, mais nous n’avons pas pu leur répondre car le premier objectif c’était la réunification. Aujourd’hui que cette phase là est terminée, le futur gouvernement va s’atteler aux vrais problèmes qui sont d’ordre social. Il faut que les citoyens puissent circuler librement d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Aujourd’hui déjà les Congolais sont mélangés, surtout à Kinshasa où tout le monde se retrouve.

Kinshasa précisément semble vous être hostile ? Comment allez vous gérer la capitale ?

Je n’ ai pas ce sentiment. Dans la ville, il y a huit millions d’ habitants, 2.900.000 se sont enrôlés et ceux qui sont allés voter sont à peine deux millions. Comment peut on dire que tous les habitants de Kin me sont hostiles ?
Il est vrai qu’il y a eu des campagnes de haine, et elles ont eu des effets négatifs sur moi. Mais surtout, la population a été intoxiquée, principalement dans la capitale. J’en conclu qu’il nous faudra encore travailler davantage… Beaucoup d’écrits ont été injustes et scandaleux, mais il faut comprendre qu’ils appartiennent à la culture de la deuxième république, qui était celle du mensonge, de la manipulation, des anti valeurs.
Mes interlocuteurs de l’Union européenne ont sursauté quand j’ai prononcé ce mot, mais je le répète : il faut qu il y ait une sorte de révolution morale dans ce pays, afin que les gens se transforment. Nous avons parlé de cela avec M. Gizenga et nous sommes sur la même longueur d’ondes.

Quel sera le statut de la future opposition ?

Nous aurons évidemment une opposition, et mon adversaire en fera partie, mais il ne sera pas le seul. D’ici peu une loi sera adoptée par l’Assemblée nationale et elle définira le statut de l, opposition en général. Le Congo, c’est désormais la « république démocratique » et je vous assure que l’opposition va pouvoir jouer son rôle en toute liberté.
Mais ce qui est certain, c’est que nous n’allons plus accepter les débordements que nous avons connus bien avant la campagne électorale et pendant celle ci. Cette époque là est révolue. Nous allons avoir recours aux ressources de la loi, des tribunaux pour mettre tout le monde au pas.
Nous avons les moyens de sévir, de remettre de l’ordre. Du reste, à propos des évènements des 20 et 21 août il est dommage que la Monuc tarde à publier son rapport d’enquête qui établit exactement ce qui s’est passé. Des évènements comme ceux de samedi dernier ne peuvent plus se reproduire car chaque fois il y a mort d’ homme. Ceux en ont été à la base seront poursuivis par la justice. A l’avenir, s’ils essayent de répéter la même chose, ce sera la dernière fois car ils seront désarmés et jugés. Je confirme qu’il y a effectivement des projets de déstabilisation de ce pays, en commençant par la capitale, mais nous avons les moyens de les déjouer dans les jours qui viennent… Je ne donnerai à personne l’ occasion de jouer avec la vie, la sécurité de la population. Nous avons accepte de jouer le jeu démocratique dans lequel il y a évidemment des gagnants et d’autres qui n’ont pas gagné. Je ne vois pas pourquoi il faudrait encore ouvrir des négociations avec ces derniers…Pour moi, ce qui compte aujourd’ hui, c’est d’appliquer la loi, de respecter les règles… Notre Constitution est claire : elle établit que la formation du futur gouvernement appartient à la majorité parlementaire. Tout est dit. Le premier ministre présentera son programme devant l’ Assemblée nationale puis il se mettra au travail. Cela n’empêche pas que des personnalités issues de l’opposition puissent être intégrées dans le gouvernement, mais ce serait au regard d’un critère de compétence, au vu des postes à pourvoir. Le temps du « partage équitable et équilibré du pouvoir », qui définissait la transition, appartient à une époque révolue. La page est définitivement tournée, le temps du « partage du gâteau » c’est fini. Plus jamais ça…
Attention : ceux qui entreront dans ce gouvernement avec l’idée de se faire beaucoup d’argent risquent de finir en prison. C’est clair, la justice se saisira de leur cas
Pour redresser le Congo, il faudra être sévère, les Congolais vont être surpris.

On vous connaissait pourtant comme un homme conciliant, plutôt rassembleur, allez vous changer ?

C’est la transition qui m’imposait un tel comportement, mais maintenant que s’ouvre le chantier de la reconstruction, ce n’est plus d’une Mercédès que l’on a besoin dans ce pays, mais d une Land rover.

Au cours des dernières années, le Congo a été pratiquement placé sous tutelle, et on vous a reproché d’être soutenu, sinon d’avoir été créé par les Occidentaux. Avez vous du parfois refréner vos sentiments ?

Certainement, et ce n’était pas toujours facile. Le Comité d’accompagnement de la transition, composé d’ambassadeurs de pays amis, et qui était une institution de la transition, va se terminer avec cette dernière. Nous allons insister dorénavant sur la coopération bilatérale entre le Congo et les différents pays. Il n’est plus question désormais d’avoir une structure au dessus de nous tous. Je suis déterminé à reprendre les choses en mains, à reprendre à 100% le contrôle de la situation et ce n’est pas le CIAT qui va m’en empêcher, même si certains ambassadeurs qui en font partie souhaiteraient que leur rôle se prolonge d’une manière ou d’une autre. A certains moments les politiciens, au lieu d’aller voir le président préféraient aller dans les ambassades, le pouvoir était situé ailleurs. Nous allons désormais recentrer les choses.

Comment voyez vous l’avenir du Congo ?

Pour moi, le Congo c’est la Chine de demain : d’ici 2011, l’exemple pour moi viendra des pays asiatiques, que l’on appelle les « dragons ». Le Congo dispose du potentiel en ressources naturelles mais aussi humaines pour suivre ce modèle. Je vous l’ assure, le Congo va surprendre, car il se redressera beaucoup plus vite que prévu.

Quel message adressez vous à la diaspora congolaise ?
Mais que mes compatriotes rentrent au pays ! Venez participer à la reconstruction, il y a de la place pour tout le monde, les médecins, les professeurs d’ université, les enseignants. Que tous ceux qui sont à l’extérieur rentrent, la liberté d’expression, la sécurité de tous seront garanties.A l’avenir, le Congo ne sera plus générateur de réfugiés, mais au nord, nous risquons d accueillir des populations venues du Tchad, de Centrafrique…

Au lendemain des élections, quels sont vos projets personnels ?

Je vais avoir encore plus de travail qu’avant, car tout est à refaire. Je compte aller m’ installer dans chaque province pendant un mois au moins, avec tout le gouvernement. Ce sera l’ itinérance, sur toute l’étendue du territoire. Parce qu’il ne faut pas que le gouvernement soit uniquement celui de la capitale. Kinshasa, siège des institutions certes, mais il faudra aussi rapprocher le pouvoir du peuple, envoyer un message clair aux populations de l’ intérieur du pays. Si j’aime particulièrement Kisangani, c’est parce que là le swahili et le lingala se mélangent sans conflits, parce que là le fleuve devient navigable et que cette ville est le berceau des nationalistes. Lorsque je serai à la retraite, c’est là que je me retirerai .