Développements contemporains et défis en Afrique du Sud et sur le continent Africain

Contribution du PC Sud Africain (PCSA) par Blade Nzimande, Secrétaire Général du Parti Communiste Sud Africain au rencontre entre parties communistes de Lisbonne 10-12 novembre 2006

1. Développements contemporains et défis en Afrique du Sud

Le PCSA pense que le point de départ pour comprendre les réalités contemporaines en Afrique du Sud est la caractérisation de la conjoncture en cours comme un reflet de la contradiction fondamentale en Afrique du Sud aujourd’hui. En effet, tandis que le mouvement de libération, dont notre parti est une composante, est arrivé au pouvoir, à travers la rupture démocratique de 1994, le pouvoir économique reste dans les mains de la même vieille classe capitaliste comme sous l’apartheid, à l’exception d’une section minuscule de Noirs accédants.

Cette réalité est en elle-même le reflet de la nature et du caractère de notre transition vers la démocratie et le rapport des forces, national et global. Notre mode de transition vers la démocratie résultait d’une négociation, et il porte de nombreux traits de telles transitions, en particulier dans les années 80. Certains traits clés de telles transitions négociées, dans la plupart des pays en développement, consistaient à accorder le pouvoir à la majorité du peuple, tandis que le pouvoir économique continuait à rester dans les mains de la bourgeoisie nationale ou impériale, ou à une combinaison des deux.
Depuis 1994, il y a eu de nombreux développements positifs en Afrique du Sud qui ont bénéficié aux travailleurs et eux pauvres. Notre démocratie se stabilise, y compris par des transferts massifs des ressources gouvernementales vers les pauvres (électrification, logement, eau potable, déracialisation et expansion des subventions sociales, centres de santé, etc). Les réformes du marché du travail qui a vu la protection des droits de base des travailleurs ont été d’une importance fondamentale en incluant le droit à la formation, à la syndicalisation dans une structure choisie par le travailleur, et le droit de grève constitutionnellement reconnu.

Cependant l’Afrique du Sud reste un pays capitaliste, avec une bourgeoisie nationale blanche puissante et prédominante. Les structures de l’état émergeant, bien que contestées, reflète largement cette réalité capitaliste et beaucoup d’entre elles continuent d’alimenter le caractère capitaliste de la société sud-africaine.
Le gouvernement a introduit un programme d’accession des Noirs à la puissance économique. Le principe de ce programme a été coopté par la classe capitaliste blanche, qui a une longue histoire et une grande expérience dans l’élaboration de la politique gouvernementale en sa faveur. Ce programme vient en aide à une petite couche noire parmi les capitalistes et les classes moyens. Ainsi la couche noie de la classe capitaliste, petite mais de plus en plus influente, est étroitement compradore et parasitaire. Elle est compradore parce qu’elle est entièrement dépendante de la bourgeoisie nationale blanche, en particulier à travers ses institutions financières. Elle est parasitaire parce que sa croissance dépend largement de la politique du gouvernement qui vise à assurer la croissance de la section noire de la bourgeoisie.

L’état post-apartheid est une entité contestée. D’un côté il y a une alliance qui s’organise entre certains cadres de l’état et des sections noires émergentes de la bourgeoisie, soutenue par la puissante bourgeoisie nationale blanche et des sections du capital globalisé qui veulent faire de l’Afrique du Sud un havre d’accumulation capitaliste supposé « non racial ». De l’autre côté il y a une classe ouvrière à dominante noire relativement puissante, qui cherche à créer un état national démocratique tourné ver le développement pour le bénéfice de l’écrasante majorité de notre peuple, comme fondation pour une transition vers le socialisme. L’ANC, en tant que parti au pouvoir et mouvement muti-classe, est une organisation engagée pour son électorat, les travailleurs et les pauvres. Cependant, ces contestations de classes s’invitent de plus en plus à l’intérieur même de l’ANC.

L’alliance émergente entre une section des cadres d’état et les intérêts capitalistes a acquis une position quelque peu prédominante bien que non hégémonique, à la fois dans l’état et dans l’ANC elle-même, avec sa plateforme clé constituant le cadre de la politique macro-économique en cours. C’est autour de cette politique économique qu’il y a eu des conflits à l’intérieur de l’Alliance, et que les tensions persistent.

Le PCSA, à la lumière de ce qui précède, et de nombreux autres facteurs que le temps ne nous permet pas d’aborder de façon adéquate, reste fermement de l’avis que l’approfondissement et la consolidation de la révolution nationale démocratique en Afrique du Sud reste encore la meilleure route possible vers le socialisme. Cependant, comme il a été souligné plus haut, une telle révolution démocratique est contestée par des forces à la fois intérieures et extérieures au large mouvement de libération en Afrique du Sud.

Le PCSA s’est donc fixé la tâche de construire le pouvoir de la classe ouvrière dans tous les sites clés de la société sud africaine. La construction d’un tel pouvoir de la classe ouvrière assurera que la RND prendra la forme d’une révolution démocratique orientée vers le socialisme. Pour que la révolution démocratique prenne une telle direction, elle doit être dirigé par la classe ouvrière. Pour réaliser ces tâches, le PCSA a adopté une vision à moyen terme dont l’objectif fondamental est de construire l’influence de la classe ouvrière dans cinq secteurs clés : l’état, la communauté, le lieu de travail, l’économie et la sphère idéologique.

C’est dans ce contexte que le PCSA, dans le sillage de 12 années d’expérience dans l’Afrique du Sud démocratique, et après mûre réflexion a identifié la question de la relation du PCSA avec le pouvoir d’état dans une phase de lutte pour approfondir la RND en tant que question prioritaire. Ceci est relié à la question de la restructuration de l’Alliance Tripartite de telle façon qu’elle soit en accord avec les réalités post 1994, plutôt qu’elle reflète sans esprit critique une situation antérieure à l’accession au pouvoir du mouvement de libération.

De plus, le PCSA accorde une nouvelle importance à la formation de réseaux de gauche sur le continent comme partie d’une stratégie globale, à l’échelle de la nation et du continent.

2. Les défis sur le continent africain

Il serait vraiment impropre de comprendre les réalités sud-africaines à l’extérieur des défis qui se posent au continent africain, en particulier l’Afrique subsaharienne. Le PCSA a toujours insisté sur le fait que la révolution sud-africaine ne peut pas être vue à l’extérieur de la révolution africaine dans son ensemble.

Le continent africain reflète une combinaison simultanée d’emprise impérialiste et d’abandon virtuel par la communauté internationale. Le second aspect est maintenant possible surtout après la fin de la Guerre Froide où l’impérialisme dirigé par les USA peut se permettre de laisser des pays se détériorer jusqu’à la quasi-destruction économique sans que ceux-ci puissent espérer un soutien par une puissance alternative.

C’est pour ces raisons que le PCSA a largement discuté la situation sur le continent africain comme l’intégration et la marginalisation simultanée de pays africains dans le régime impérialiste en cours. Plus les pays africains sont intégrés plus ils sont marginalisés. Par exemple les programmes d’ajustements structurels imposés après 1973 à de nombreux gouvernements africains, ont conduit à la perte des gains éventuellement réalisés par les mouvements de libération après l’indépendance. En d’autres mots, le processus d’intégration lui-même a simultanément été un processus de profond marginalisation pour la plus grande partie du continent.

L’Afrique du Sud a joué vraiment un rôle important en tentant de mettre la question du développement africain au centre des priorités globales. Ces initiatives ont eu des résultats très mélangés. Tandis qu’il y a eu quelques avancées significatives en termes de pacification dans de nombreuses parties du continent, le rôle de l’impérialisme et particulièrement du capital sud africain sur le continent reste extrêmement prédateur, provoquant ainsi le danger de positionner l’Afrique du Sud comme une puissance sub-impérialiste. De plus en plus, l’Afrique du Sud prend des initiatives pour la paix et le développement qui sont vus sur le continent comme des conditions non pas pour le développement africain en tant que tel, mais pour créer les conditions pour un pillage du continent par le capital sud africain (à prédominance blanc).

L’Afrique reste une cible privilégiée des multinationales en termes de pillage de ses ressources naturelles. Une combinaison d’intérêts de puissantes multinationales et d’états extrêmement faibles fournit un havre pour l’accumulation du capital sur le continent. C’est pourquoi l’Afrique a le taux le plus élevé de retour sur investissement dans le monde entier aujourd’hui, bien qu’elle reçoive le moins d’investissement direct étranger, réflexion de l’intégration et de la marginalisation simultané.
Le défi fondamental sur le continent, du point de vue du PCSA, est celui de la construction d’organisations et de mouvements progressistes de gauche capable de prendre le pouvoir politique dans les 10 ou 20 prochaines années. Cela nécessitera une quantité énorme de travail et de coordination, du même ordre que la construction des mouvements de libération nationale et d’indépendance des années 50 et 60.Ce sont seulement des mouvements populaires enracinés qui feront changer le rapport des forces sur le continent en faveur des travailleurs, des paysans sans terre, des masses rurales et des pauvres.

Au cœur de la problématique politique sur le continent africain on trouve le besoin d’achever les tâches de libération nationale de construction d’états de développement capables de satisfaire quelqu’une des besoins de base de l’écrasante majorité du peuple. L’impérialisme a interrompu, et continue d’interrompre l’achèvement du processus de libération nationale et d’émancipation sociale. C’est une question d’administration avec une forme de pouvoir politique, mais sans pouvoir économique, sapant ainsi la souveraineté des états africains actuels.

Gagner ces grandes batailles commence par des victoires plus petites, mais des escarmouches significatives. C’est pour cette raison que le PCSA voudrait que cette rencontre internationale adopte des résolutions et aborde sérieusement les questions de la démocratie et l’autodétermination des peuples du Swaziland et de Sahara Occidental. Ce sont de vieilles et longues batailles, et nous pensons que si les forces progressistes du monde les avaient pris en compte, elles auraient contribué à la libération de ces peuples et à un important pas en avant dans le renforcement des forces progressistes de gauche dans le continent.

La réalité que nous devons par conséquent chercher à renverser est celle du déclin des forces de gauche, socialistes, particulièrement post-indépendance, la pauvreté qui s’approfondit dans notre continent et notre région, et l’accroissement de l’offensive impérialiste menée par les USA.

3. L’ère de la domination US

Pour bien comprendre les réalités contemporaines globales, il est important de se référer au document récemment publié, « la stratégie de sécurité nationale des USA » (ci-après noté NSS) en 2004.

Dans la préface de ce document, George W. Bush dit : « L’Amérique est en guerre. Il y a une stratégie de sécurité nationale de temps de guerre, requis par le grand défi que nous affrontons, la montée du terrorisme alimentée par une idéologie agressive de haine et de meurtre, pleinement révélée au peuple américain le 11 septembre 2001 »
« Nous choisissons le leadership contre l’isolationnisme et la poursuite du commerce libre et loyal, des marchés ouverts contre le protectionnisme… Nous combattons nos ennemis à l’étranger au lieu d’attendre qu’ils arrivent dans notre pays. Nous essayons de modeler le monde et non pas simplement d’être modelé par lui… Nous devons maintenir une puissance militaire sans pareille… L’histoire a montré que c’est seulement quand nous faisons notre part que les autres font la leur. L’Amérique doit continuer à diriger. »

Le document sur la Stratégie de Sécurité Nationale continue d’élaborer certains de ces thèmes, y compris le suivant :
« Le but de notre politique est d’aider à créer un monde de démocratie, des états bien gouvernés qui puissent satisfaire les besoins de leurs citoyens et se conduire de façon responsable dans le système international. C’est la meilleure façon d’assurer une sécurité durable pour le peuple américain. »
« Démarrer une nouvelle ère de croissance économique globale à travers des marchés libres et un commerce libre. »
« Les USA sont depuis longtemps les champions de la liberté car agir ainsi reflète nos valeurs et sert nos intérêts. Cela reflète nos valeurs car nous croyons que le désir de liberté vit dans chaque cœur humain et que l’impératif de dignité humaine transcende touts les nations et toutes les cultures… Etre les champions de la liberté sert nos intérêts car la survie de la liberté chez soi dépend de plus en plus du succès de la liberté à l’extérieur. »

Le « développement stratégique » suscite un intérêt et une inquiétude particulière, car elle éclaire l’attitude envers les pays en développement :
« Cependant le progrès politique peut être mis en danger si le progrès économique ne suit pas. Nous allons mettre en œuvre les outils de l’aide économique, de l’aide au développement, du commerce et de la bonne gouvernance pour aider à assurer que les nouvelles démocraties ne se consument pas dans la stagnation économique et la corruption endémique. »
Pour souligner cette approche des pays en développement, voici la place de l’éradication de la pauvreté dans cette stratégie :
« La fin de la tyrannie ne marquera pas la fin de tous les problèmes. Conflits, maladie, désordre, pauvreté, injustice survivront à la tyrannie, se poseront aux démocraties longtemps après que la tyrannie ait été vaincue. »

Un certain nombre d’observations peuvent être faites sur cette stratégie :

Tout ce qui précède pose de sérieux défis pour les forces de gauches dans le monde, en particulier pour le monde en développement. C’est contre ce contexte que nous devrions situer les développements en cours en Amérique latine, et les forces de gauches de nos régions devraient en tirer des leçons.
Les développements en cours en Amérique latine peuvent êtres considérés à un certain niveau comme la seule expression la plus aiguë de la crise du néolibéralisme, depuis la proclamation triomphaliste par l’impérialisme de la « fin de l’histoire ». Depuis l’effondrement du bloc soviétique à la fin des années 80, il a fallu longtemps aux forces de gauches, globalement et individuellement, dans de nombreuses parties du monde pour réfléchir à la signification de cet effondrement et pour tenter un sérieux regroupement.

4. Brève réflexion sur les avances en cours de la gauche en Amérique latine.

Le défi d’une offensive soutenable de la gauche.
Il y a décidemment un glissement continu important et très bienvenu de la politique latino américain vers la gauche. Comme nous l’avons discuté précédemment, ce glissement à gauche marque un puissant rejet et un défi à la politique néolibérale capitaliste. C’est pour cette raison que les développements progressistes en Amérique latine ne sont pas significatifs pour les peuples d’Amérique latine seulement, mais pour les peuples du monde en développement, dont les droits et les opportunités économiques ont été écrasés par le néolibéralisme. Ces développements sont par conséquent d’une immense signification pour l’Afrique du Sud, en particulier pour toutes les forces progressistes de notre région.

Tandis que les partis politiques, les mouvements et les programmes de ces différents dirigeants, et d’autres gouvernements de gauche comme en Uruguay, ont chacun leur propre spécificité nationale (et que certains sont plus à gauche que d’autres), tous ont été portés au pouvoir par de puissantes vagues populaires de mobilisation anti-néolibérale. Il est clair que la marée tourne dans cette partie du monde, en faveur des travailleurs et des pauvres.

Dans le courant des années 80 et au début des années 90, il y avait un glissement important (même s’il était partiel) dans la politique impérialiste envers des régimes autoritaires dans des endroits aussi divers que l’Afrique du Sud, d’autres parties du sud de l’Afrique, les Philippines et des pays clés de l’Amérique latine comme le Chili, l’Argentine ou le Brésil. Ces régimes étaient de plus en plus perçus comme un passif et des transitions négociées en petit comité vers la « démocratie » étaient maintenant encouragés par les penseurs influents à Washington. Ce glissement était partiellement une réponse préventive aux défis populaires envers les régimes autoritaires. C’était aussi parce que le déclin et l’éventuel effondrement de l’URSS rendaient les gendarmes pro impérialistes en Afrique du Sud et en Amériques latines impopulaires et moins utiles pour les buts impérialistes que précédemment.

À cause d’une combinaison de facteurs la domination militaire s’est terminée et il y a eu des transitions, à partir d’un pacte négocié avec les élites, vers la démocratie et le multipartisme dans un certain nombre de pays clés. Cependant, là où la guérilla aurait pu être victorieuse (Nicaragua) la politique de Washington a continué à se focaliser sur une déstabilisation économique et militaire active. On donnait la démocratie au peuple, mais s’il votait « mal », il avait besoin d’une leçon.

A Washington dans les années 80 et 90 les « transitions démocratiques » en Amérique latine, en Europe de l’Est et en Afrique du Sud étaient claironnées comme « la troisième vague de démocratie », les fruits de la globalisation post-Guerre Froide. Ce à quoi nous assistons maintenant, du moins dans de nombreuses parties d’Amérique Latine, c’est le rejet populaire de cette troisième vague. Juste comme en Afrique du Sud, à travers l’Amérique du sud les peuples réalisent que la démocratie ce n’est pas seulement des élections périodiques et des droits constitutionnels formels (aussi importants soient-ils), la démocratie doit également contenir la justice sociale et économique si elle doit avoir une signification pour la majorité.

Peut-être ce qui marque les possibilités d’une nouvelle ère en Amérique latine, c’est que les travailleurs et les pauvres,à travers les mouvements de masse ont rendu possible une prise en charge plus directe des révolutions démocratiques sans la médiation de classe de la petite bourgeoisie, ou la bourgeoisie « patriotique ». Aussi, plus que dans les deux précédentes décennies, des formations populaires révolutionnaires commencent à maîtriser le terrain électoral comme une importante plateforme, dans la conjoncture actuelle, pour faire avancer les objectifs révolutionnaires.

Une autre leçon importante des avancées dugauche latino américain, pas seulement au Venezuela, est celle de la nécessité de participation populaire continue et de mobilisation de masse, pas seulement dans les campagnes électorales, mais comme un trait permanent de consolidation de la révolution progressiste. Cela doit être une mobilisation de masse basée sur la participation populaire dans les luttes quotidiennes sur des questions intéressant le peuple ordinaire.

Dans beaucoup des avancées récentes, on remarque aussi que les mouvements de masse (qu’on désigne comme « mouvement social » en Amérique latine) ont joué un rôle crucial et parfois déterminants dans certaines des avancées et victoires électorales. Ceci malgré le recul de partis communistes très faibles (et la même chose s’applique souvent en Afrique).
Les avancées électorales actuelles de la gauche en Amérique latine sont d’abord conduites par de mouvements de masse progressistes. Ceci pose une question très fondamentale pour la gauche. Jusqu’à quel point ces victoires électorales sont-elles soutenables, alors qu’elles sont basées sur le soutien d’un mouvement de masse sans aucun parti politique révolutionnaire qui en assurerait la cohésion ? Cette question est importante, étant données la nature fractionnelle fréquente des mouvements de masse. Des luttes dans l’opposition peuvent souvent unifier des mouvements sociaux divers, mais une politique électorale soutenue et surtout l’exercice effectif du pouvoir d’état pose des défis supplémentaires. Chavez au Venezuela semble avoir reconnu le défi est s’engage dans un projet pour construire un mouvement politique cohérent des travailleurs et des pauvres.
Discuter le besoin pour la gauche et surtout de partis communistes dans les luttes révolutionnaires n’est pas être aveugle au danger inhérent de bureaucratisation des partis politiques de gauche une fois au pouvoir. C’était particulièrement le cas dans le bloc socialiste soviétique dans l’Europe de l’Est et dans le cas de nombreux mouvements de libération dans le continent africain, où, une fois au pouvoir, le parti ou le mouvement prend ses distances, et même développe une attitude hostile envers les mouvements ou les syndicats indépendants.

Une question permanente pour les mouvements révolutionnaires est celle de la place des élections et de la démocratie représentative dans l’avancée des objectifs révolutionnaires des travailleurs et des pauvres. Les sites électoraux de lutte sont très importants dans la période contemporaine, mais ils sont toujours sujets à des résultats inégaux en termes de pouvoir. Les victoires électorales des masses sont toujours susceptibles de retour en arrière par ceux qui contrôlent les richesses et les institutions idéologiques majeures dans la société.

Pendant la période des négociations en Afrique du Sud cette question a beaucoup occupé les débats internes à notre Alliance. À partir de nos expériences, nous sommes arrivés à la conclusion que des mouvements révolutionnaires ne peuvent pas gagner à la table des négociations ce qui n’a pas été gagné sur le terrain, insistant ainsi sur l’importance de la mobilisation progressiste de masse en tant que composant essentiel de l’élaboration de la constitution elle-même. De même, particulièrement quand des forces progressistes sont au gouvernement, il est possible de perdre sur la table ce qui a été gagné sur le terrain, soulignant les dangers d’une gouvernance (ou plus significativement d’un gouvernement) en divorce avec la mobilisation continue des masses. Une constitution progressiste sur le papier, sans une participation populaire active dans tous les aspects de la vie, est un document mort. Le premier pas des révolutions en direction de la décadence est la mobilisation périodique des masses seulement pour les élections, tout en les négligeant entre les périodes électorales.

Dans les sociétés de classe, il y a aussi la réalité que la classe des propriétaires a la capacité de retourner les gains électoraux, mêmes, dans beaucoup d’exemples, à travers la cooptation d’une nouvelle élite. C’est pour cette raison que la démocratie électorale et représentative doit toujours être appuyée sur une mobilisation continue des masses. Cela sera un test important pour les avancées actuellement réalisées par la gauche en Amérique latine, et aussi dans notre situation.

En conclusion, quelques leçons, qui sont des questions très pertinentes suscitées par les développements en Amérique latine et en Afrique :

Quelles sont les tâches des anciens mouvements de libération maintenant au pouvoir, et quelles sont et quelles devraient être leurs relations avec leurs alliés de la lutte de libération nationale, en particulier les mouvements syndicaux et les organisations de masse ? L’un des problèmes clés par exemple au Zimbabwe est que le ZANU-PF a perdu beaucoup du soutien et certainement son hégémonie sur les principales forces motrices de la lutte de libération, en particulier les travailleurs et les intellectuels progressistes et les couches moyennes. Il a également perdu la base rurale qu’il avait éventuellement dans le Matabeleland.
Il semble qu’il y ait un schéma général selon lequel il y aurait un déclin rapide des mouvements de masses progressistes et enthousiastes (quand ils existent) après l’indépendance. De tels mouvements quelquefois ré émergents en réponse à une répression post-indépendance et déclinent de nouveau une fois que le gouvernement change, après la défaite électorale des gouvernements impopulaires post-libération (exemples Zambie ou Kenya). Peut-être la leçon de cela est la tendance à canaliser toutes les énergies des masses de ces mouvements étroitement dans un effort électoral, avec une concentration particulière sur une victoire électorale, ou, pour cela,, un « changement de régime électoral », aux dépens de l’activisme soutenu des masses sur le terrain même après de telles élections.

Les seules organisations de masse post-indépendances significatives sont peut-être les syndicats. C’est pour cette raison que toute activité de masse indépendante ou toute résistance à un gouvernement impopulaire tend à surgir ou à être dirigé par le mouvement syndical. Cela a quelquefois conduit à l’argument, trouvé dans des sections de nombreux anciens mouvements de libération dans notre région, que le mouvement syndical est utilisé par l’impérialisme pour revenir sur les acquis de la libération.
Les tensions entre les gouvernements post-indépendance et les syndicats ont aussi leurs racines dans les décisions de politique économique. Pendant les années 8O et 90, virtuellement tous les gouvernements du sud de l’Afrique pour suivaient sous une forme ou une autre un programme économique d’ajustement structurel (PEASs). Ces PEASs étaient caractérisés par une privatisation à grande échelle des biens d’état, la libéralisation économique et le retour sur les programmes sociaux. Ceci a conduit à une destruction des emplois et des aides à la subsistance. Ces programmes ont été un échec global, et ce sont les travailleurs et les pauvres qui en ont le plus souffert, débouchant ainsi sur la résistance, entre autres, des syndicats.

Un problème relié a été que les élites nationales ont jalousement conduit et énormément bénéficié des PEASs aux dépens des travailleurs et des pauvres.Cela a conduit à la consolidation d’une bourgeoisie bureaucratique, contrôlant les leviers de l’état et les maigres ressources économiques de ces pays.

Sans sous-estimer jusqu’à quel point l’impérialisme peut (et en réalité, il le fait) générer et exploiter le fossé entre les anciens mouvements de libération et les principales forces motrices de la révolution, le défi pour les anciens mouvements de libération est de s’examiner franchement. Il est erroné de simplement blâmer les syndicats comme des outils aux mains de l’impérialisme sans examiner soigneusement les erreurs des anciens mouvements de libération maintenant au gouvernement.

Une autre importante leçon à tirer, c’est qu’un pouvoir d’état qui n’est pas appuyé sur la puissance des masses est vulnérable. Peut-être est-ce là la plus importante leçon que nous pouvons apprendre des avancées électorales de la gauche en Amérique latine.
Peut-être une question critique dans notre contexte est le besoin de porter en avant la mission et la vision du mouvement de libération nationale, et surtout qu’il ne peut pas avoir de libération politique significative sans émancipation économique de nos peuples. La question pour les forces de gauches est comment porter tout cela en avant. Une telle tâche nécessitera de forger des alliances avec toute une série de forces, et une plateforme pour une avancée continue vers un futur socialiste.

Un important défi qui surgit aussi des expériences actuelles en Amérique latine est la viabilité et la possibilité à long terme de nombreuses avancées de gauche en cours, sans partis communiste ou autre de gauche à la barre. Les mouvements de masse, aussi importants soient-ils, ne sont pas en eux-mêmes capables de conduire un programme politique progressiste soutenu, et sont aussi sujets à la division sur certaines questions, à la cooptation et à l’indécision dans des conjonctures politiques cruciales.
C’est dans ce contexte et sur le terrain des défis exposés ci-dessus que la lutte pour le socialisme doit être menée dans la plupart des pays en développement.

Un dialogue entre les partis communistes et ouvriers reste crucial. Je voudrais aussi soumettre une proposition : étant donnés les défis qui se posent à notre continent, il serait d’une signification stratégique et idéologique immense si cette rencontre, pour le 90ème anniversaire de la Grande Révolution Socialiste d’Octobre, se tenait an Afrique du Sud.
Par Blade Nzimande, Secrétaire Général, Parti Communiste Sud Africain.

[Remerciements a PADS pour la traduction en Français]