Interview du Président Joseph Kabila à Jeune Afrique de juin 2007

Jeune Afrique : Au lendemain de votre élection, il y a huit mois, vous avez défini cinq chantiers prioritaires. Cinq défis que vous avez promis de relever pendant votre mandat: les infrastructures, la santé, l’éducation, l’habitat, l’eau et l’électricité. D’ici à 2011, en si peu de temps, la tâche paraît gigantesque. Vous n’avez pas vu trop grand?

Joseph Kabila : Le mandat de cinq ans, ce n’est pas moi qui en a défini la durée, c’est la Constitution. Mais n’ayez crainte : en 2011, chacun de ces cinq chantiers aura considérablement évolué. Il y faut, certes, des moyens, bien au-delà des 180 millions de dollars octroyés par la Banque mondiale ou des malheureux 25 millions du FMI. Le gouvernement et moi, nous nous battons pour cela. C’est l’étape actuelle.

Jeune Afrique : Il y faut aussi des conditions. La bonne gouvernance en est une. Dans vos discours, vous ne cessez de fustiger ce que vous appelez « les anti-valeurs » corruption, gabegie, détournements, etc. Fort bien. Sauf que ce terme « d’antivaleurs » a été forgé par un certain Mobutu Sese Seko, qui prétendait lutter contre, avec les résultats que l’on connaît. Quelles garanties ont les Congolais que l’Histoire ne se répétera pas?

Joseph Kabila : Mobutu pouvait effectivement faire ce genre de promesses sans que cela soit suivi d’effets. Mais le gouvernement d’aujourd’hui n’est pas celui de Mobutu. Il est issu d’élections démocratiques qui se renouvelleront à l’avenir et il a donc tout intérêt à tenir ses obligations de résultats. Deux exemples la réforme en cours de la justice et la Commission de révision des contrats miniers. Et puis, c’est une affaire de conviction. La bonne gouvernance est une exigence des Congolais, je me dois d’y répondre.
Jeune Afrique : Les Congolais semblent déçus tout de même par les lenteurs du gouvernement. L’état de grâce est terminé, et le désenchantement pointe. En avez-vous conscience ?
Nul n’est plus pressé dans ce pays que le Président de la République. Nul n’est plus impatient que moi de voir des résultats. Mais le Congo est un géant endormi depuis quarante ans et qui commence tout juste à se réveiller. Ce n’est pas une mince affaire, en tout cas pas une affaire de huit mois. Nous sortons de plusieurs années de guerre, ne l’oubliez pas. Cela dit, je comprends la frustration des gens, elle est légitime. Mais qu’on nous laisse travailler un peu avant de juger ce gouvernement. En septembre prochain, il sera possible de tirer un premier bilan.

Jeune Afrique : Votre premier ministre Antoine Gizenga est une personnalité éminemment respectable. Un monument historique, dit-on. Mais il a 82 ans et derrière lui une vie éprouvante. Son âge n’est-il pas un handicap?

Joseph Kabila : Je ne le pense pas et je me garderai bien d’émettre sur son action un jugement prématuré. Je vois plutôt qu’il travaille et que son gouvernement travaille. Pour le reste, je vous l’ai dit, attendons septembre.

Jeune Afrique : Jean-Pierre Bemba, votre principal adversaire politique, qui a recueilli 42 % des voix lors de l’élection présidentielle, vit depuis plus de deux mois au Portugal dans une sorte d’exil qui ne dit pas son nom. N’est-ce pas là un raté de taille dans le fonctionnement de la toute jeune démocratie congolaise?

Joseph Kabila : Ecoutez. Ségolène Royal a obtenu 47 % à la présidentielle française. Est-elle partie se cacher ou se soigner en Nouvelle Zélande ? Non. Elle est restée à Paris pour se battre sur le terrain politique. Le dysfonctionnement est ailleurs. Si M. Bemba est parti, c’est que le terrain sur lequel il a voulu jouer le troisième tour des élections - et sur lequel il a perdu - n’avait rien de politique. Les événements des 22 et 23 mars dernier ont été très graves.
Il est indispensable d’en identifier les responsables et de les traduire en justice, sinon on risque de ne jamais en finir avec l’impunité dans ce pays. Ce que je dis là est également valable pour les événements du Bas-Congo, fin janvier, et pour ceux de l’Ituri. Le sénateur Bemba est, certes, parti de Kinshasa le 11 avril avec l’autorisation du président du Sénat. Mais la justice congolaise, elle, réclame son dû. Le procureur général de la République a ouvert une enquête et demandé la levée de l’immunité de M. Bemba. Laissons donc la justice faire son travail.

Jeune Afrique : Quelle est votre analyse des événements de mars ? Certains, dans votre entourage, assurent que Jean-Pierre Bemba voulait s’emparer du pouvoir par la force - ce que ce dernier dément formellement. D’autres avancent la thèse de la panique: Bemba refusait de désarmer sa garde parce qu’il craignait pour sa sécurité...

Joseph Kabila : Il y a un peu de tout cela. De l’affolement sans doute, mais aussi une volonté de porter atteinte aux institutions élues de ce pays. Le résultat, vous le connaissez. Vingt-quatre heures de combat à Kinshasa et beaucoup de vies fauchées.

Jeune Afrique : Combien ? Un ambassadeur européen a parlé de deux cents à six cents morts.

Joseph Kabila : C’est exagéré. Plus d’une centaine, sans doute, dont les militaires et les policiers. Mais une centaine de trop.

Jeune Afrique : Avez-vous reçu l’aide de troupes angolaises?

Joseph Kabila : Non, absolument pas.

Jeune Afrique : Pourtant, cela se dit et se publie, toujours.

Joseph Kabila : Vous savez, la rumeur, ici, c’est comme une maladie grave. Elle emporte toujours ceux qui la propagent.

Jeune Afrique : La communauté internationale vous a accusé d’avoir fait à cette occasion un usage disproportionné de la force. Que répondez-vous ?

Joseph Kabila : Lorsque l’armée libanaise utilise ses chars lourds et ses hélicoptères de combat pour venir à bout de deux à trois cents miliciens islamistes terrés dans un camp de réfugiés, tout le monde trouve cela normal. A Kinshasa, nous avions six cents rebelles en face de nous. Aucun hélicoptère n’est entré en action et très peu de blindés. J’ai privilégié l’usage de l’infanterie sur celui des chars, afin de réduire le nombre des victimes. A cause de cela, nous avons perdu plus de quarante hommes. Soyons sérieux l’usage de la force a été tout a fait proportionnel à la menace, voire en deçà.

Jeune Afrique : Souhaitez-vous que la procédure ouverte contre le sénateur Bemba aille à son terme ?

Joseph Kabila : Je crois que c’est le souhait de tout le monde. En tant que garant de la Constitution, je dois faire en sorte que ces événements ne se reproduisent pas. Il est donc nécessaire que la justice fasse son travail.

Jeune Afrique : Quel était, selon vous, l’objectif de Jean-Pierre Bemba?

Joseph Kabila : Je vous l’ai dit. La prise du pouvoir.

Jeune Afrique : Et que comptait-il faire de vous dans cette hypothèse ?

Joseph Kabila : M’éliminer physiquement.

Jeune Afrique : En êtes-vous sûr?

Joseph Kabila : Il le disait ouvertement à tout le monde, en plein Kinshasa : « ce sera moi ou lui », « aujourd’hui, on va le tuer ». Quand on regarde bien le plan de progression de ses troupes les 22 et 23 mars, est clair que son but était de prendre d’assaut ma résidence. Que voulez-vous de plus?

Jeune Afrique : Vos proches ont ouvertement critiqué le comportement des Casques bleus de la Monuc lors de ces événements. Partagez-vous ces accusations de passivité ?

Joseph Kabila : J’avoue que je me pose certaines questions. La Monuc n’a pas de rôle pro actif, et c’est là tout le problème. Les Casques bleus étaient présents tout autour du QG de Bemba quand les miliciens drogués en sont sortis pour s’attaquer à la police et à l’armée. Ils sont restés l’arme au pied sans intervenir. Il y a de quoi s’interroger.

Jeune Afrique : Une réconciliation est-elle encore possible entre vous et M. Bemba ?

Joseph Kabila : En tant que Chef de l’Etat, je n’en fais pas une affaire personnelle. Mais il faut que la justice passe.

Jeune Afrique : Et s’il se décidait finalement à accepter les conditions sécuritaires prévues par les accords de novembre 2006 pour les anciens vice-présidents, c’est-à-dire douze gardes du corps, et pas un de plus, pourriez-vous passer l’éponge?

Joseph Kabila : Il faudra y réfléchir à deux fois. Après ce qui s’est passé, tout est à revoir. Je vous le rappelle : il y a eu des morts, beaucoup de morts. Et le temps de l’impunité est révolu.

Jeune Afrique : De très violents affrontements ont opposé il y a cinq mois votre armée aux membres du mouvement Bundu dia Kongo, dans la province du Bas-Congo, faisant plus de trois cents morts. Saura-t¬-on un jour qui est responsable?

Joseph Kabila : J’y compte bien. Une commission d’enquête s’est rendue sur le terrain à la demande du procureur général. Nous attendons également la levée de l’immunité parlementaire d’un député directement impliqué dans ces incidents. L’Assemblée nationale vient d’examiner ce dossier. J’attends son rapport, car j’aimerais bien, moi aussi, savoir exactement ce qui s’est passé.

Jeune Afrique : N’y a-t-il pas eu une occasion manquée au lendemain de votre élection ? Pourquoi n’avez-vous pas profité de votre victoire pour tendre la main à Jean-Pierre Bemba et l’inclure dans une formule d’union, une sorte de partage du pouvoir?

Joseph Kabila : N’eut été au contraire une erreur historique. Les élections démocratiques de 2006 ont été une vraie révolution, et il était hors de question de donner aux Congolais l’impression que rien n’avait changé. Qu’est-ce qui a plombé le pays pendant des décennies, si ce n’est précisément cette conception du pouvoir comme un gâteau à partager ? Pour les politiciens de cette époque, l’Etat et la nation étaient de simples slogans, seul comptait leur intérêt propre: « Je suis ministre ou PDG, j’ignore de quoi demain sera fait, il faut donc que j’accumule tout de suite ». Une culture de la prédation qui a donné les résultats que l’on connaît. Je suis un homme de consensus, je ne suis donc pas, dans le fond, hostile à l’ouverture. Mais à condition que ceux qui entrent au gouvernement ne cherchent pas à le saboter. Et puis, la question se pose-t-elle vraiment ? Je crois me souvenir que Jean-Pierre Bemba s’est prononcé contre un gouvernement d’union nationale et que son parti a adopté la même position à l’égard du Premier ministre Gizenga. Aurais-je dû les supplier de nous rejoindre? Vous me connaissez mal...

Jeune Afrique : Depuis, l’opposition semble avoir pris la tête du Sénat. Avez-vous été surpris par l’élection de Kengo wa Dondo à la présidence de la Chambre haute du Parlement ?

Joseph Kabila : En politique, il faut s’attendre à tout. Je suis un démocrate, je l’ai prouvé, j’ai donc accepté ce résultat sans état d’âme.

Jeune Afrique : D’autant plus que Kengo a été élu avec des voix issues de votre propre majorité...

Joseph Kabila : Oh, vous savez, j’ai moi aussi été élu avec des voix issues de l’opposition!

Jeune Afrique : Derrière Kengo wa Dondo, les anciens mobutistes ont fait un retour en force au Sénat. Mokolowa Mpombo, Mario Cardoso, Bemba Saolona, Lunda Bululu... Tous y occupent des postes importants. Ce n’est pas évident de devoir cohabiter avec les collaborateurs de celui que votre père a combattu pendant quarante ans...

Joseph Kabila : Notre combat était dirigé contre un régime et un système, le mobutisme. Aujourd’hui, le mobutisme a disparu. Tous ceux qui ont travaillé avec Mobutu sont désormais des citoyens comme les autres, avec les mêmes devoirs et les mêmes droits, dont celui de faire partie de l’élite politique de ce pays. Ceux dont vous parlez ont été élus. C’est cela aussi la démocratie. Je ne pense pas qu’ils ont pour objectif de restaurer les habitudes et les errements du passé. Si tel était le cas, nous leur barrerions la route.

Jeune Afrique : Pourriez-vous travailler avec Kengo?

Joseph Kabila : Quand on est parvenu à travailler difficilement, j’en conviens - avec quatre vice¬-présidents, dont deux anciens rebelles, et à organiser les premières élections générales libres dans l’histoire du Congo, je crois que l’on peut travailler avec tout le monde. Moi, en tout cas, je travaille avec tout le monde, sauf avec le diable. Et Kengo n’est pas le diable.

Jeune Afrique : En septembre prochain, ce sera le dixième anniversaire de la mort de Mobutu au Maroc. Pourquoi ses cendres n’ont-elles toujours pas été rapatriées chez lui, à Gbadolite ?

Joseph Kabila : Dès 2001, j’ai envoyé à Rabat une délégation s’entretenir de cette question avec la famille du défunt maréchal. Mon souhait était et demeure que la dépouille soit ramenée au Congo pour y être inhumée. Qu’est-ce qui bloque? Je crois que vous devriez poser la question à son fils, le ministre d’Etat Nzanga Mobutu. Peut-être y a-t-il des divergences à ce sujet au sein même de la famille. En ce qui me concerne, en tout cas, je ne vois aucun obstacle à ce qu’un ancien Chef de l’Etat soit enterré dans son pays de la façon la plus officielle qui soit.

Jeune Afrique : L’Etat congolais compte-t-il s’opposer à la récupération par la famille Mobutu de quelque 6 à 7 millions de dollars bloqués dans des banques suisses et qui pourraient être dégelés en 2008 ?

Joseph Kabila : Six millions seulement? Je crois me souvenir qu’à une certaine époque, il y en avait beaucoup, beaucoup plus. A un moment, l’Etat congolais avait entamé des démarches pour recouvrer cet argent. Ces démarches n’ont pas, depuis, été poursuivies, d’où la perspective que vous évoquez. Pour l’instant, je n’ai pas ce dossier en main. Je verrai.

Jeune Afrique : Comptez-vous rouvrir un jour le procès des assassins présumés de votre père, qui ont été jugés et condamnés à de très lourdes peines? Ou persistez-vous à dire qu’il n’y aura ni pardon ni révision?

Joseph Kabila : Le terme d’assassins présumés n’est pas correct puisque, comme vous le dites vous-même, ils ont été jugés et reconnus coupables. Dès lors, je ne vois pas pourquoi nous devrions rouvrir ce procès. C’est clair.

Jeune Afrique : De nombreux Congolais préfèrent toujours vivre en exil...

Joseph Kabila : Je m’insurge contre ceux qui fuient leur pays en invoquant de prétendus prétextes de sécurité, alors qu’ils le font pour des motifs purement alimentaires. Les anciens dignitaires mobutistes sont pour la plupart revenus en toute liberté. Beaucoup ont recouvré leurs biens en justice ou tentent de le faire.

Jeune Afrique : Quand l’armée congolaise sera-t-elle en mesure d’assurer la sécurité intérieure et extérieure du pays?

Joseph Kabila : Chaque jour, cette armée monte un peu plus en puissance. Je me suis donné deux ans pour former des unités combattantes capables de défendre notre intégrité nationale. C’est un processus qui s’achèvera avec l’intégration de toutes les forces armées congolaises présentes sur notre sol. Y compris la Garde républicaine, dont deux bataillons ont déjà été intégrés.

Jeune Afrique : Vous avez critiqué le rôle de la Monuc lors des événements de mars. Ce contingent, fort de 17.000 hommes, doit-il rester et, si oui, jusqu’à quand?

Joseph Kabila : La Monuc joue un rôle essentiel. Mais elle doit être beaucoup plus efficace. Quand on voit ce qui se passe à l’est du pays, où sont concentrées 80% de ses forces, on se pose mille et une questions. Si la Monuc ne devient pas plus active, si elle n’obtient pas de meilleurs résultats sur le terrain, si le Conseil de sécurité ne lui donne pas des instructions en ce sens, sa présence même n’aura plus peu à peu sa raison d’être. Déjà, les populations de l’Est se demandent parfois à quoi elle sert.

Jeune Afrique : Le général Laurent Nkunda et ses sept mille miliciens du Nord-Kivu font-ils, à vos yeux, partie des « forces négatives » à éradiquer, ou espérez¬-vous encore le ramener au bercail?

Joseph Kabila : Ecoutez. Le statut de M. Nkunda est clair. Il a été nommé général de brigade par le gouvernement en 2003, avec une affectation précise: le commandement de la 8ème région militaire du Nord-Kivu. Lui et d’autres officiers ont refusé de prêter serment et de regagner leurs bases, entrant ainsi en dissidence. En 2004, après avoir rassemblé des centaines de jeunes gens armés, il a fait mouvement vers le Sud-Kivu et s’est emparé par la force de la ville de Bukavu.
Et cela au vu et au su de la Monuc et de la communauté internationale, qui voudraient aujourd’hui nous voir négocier avec ce monsieur. Trois jours plus tard, nous avons repris Bukavu. Nkunda et sa bande se sont alors repliés au Nord¬Kivu. Un mandat d’arrêt a été délivré contre lui par la justice militaire. Fin 2006, il a de nouveau puisé des effectifs au sein de deux brigades non encore intégrées afin d’attaquer la localité de Goma, objectif que nous l’avons empêché d’atteindre.
J’ai néanmoins proposé, au début de cette année, que le processus d’intégration des hommes de Nkunda au sein de l’armée nationale se poursuive, en commençant par l’étape de l’identification. Nous en sommes là. Mais je dois dire que M. Nkunda n’est pas un cas unique- Il y a, au Nord-Kivu, un certain nombre de criminels de guerre recherchés par la justice nationale et internationale, qui ont fait de cette région leur bastion.

Jeune Afrique : Il y a aussi, dans l’Est, quelques milliers d’irrédentistes hutus rwandais opposés au régime de Kigali, ex-génocidaires et interahamwes de la première, voire de la seconde génération...

Joseph Kabila : Six mille hommes à peu près, soit cinq fois moins qu’il y a dix ans. Pour eux, il y a deux options : soit ils déposent les armes et nous les désarmons de force et nous les expulsions.

Jeune Afrique : Pensez-vous que Laurent Nkundabatware bénéficie du soutien du Rwanda ?

Joseph Kabila : J’espère bien que non. Mais, dans la région des Grands Lacs, tout est possible.

Jeune Afrique : Pourquoi n’y a-t-il toujours pas eu d’échange d’ambassadeurs entre Kinshasa et Kigali ?

Joseph Kabila : La réouverture des ambassades, c’est l’étape ultime. Si cela intervient dans six mois, un an ou cinq ans. je veux que ce soit sur des bases solides et sans aucune suspicion réciproque. Auparavant, nous devons régler une fois pour tous ce casse-tête des groupes armés entretenus par l’un ou l’autre pays contre son voisin. Vous avez évoqué le cas Nkunda, mais il y a d’autres groupes jusqu’en Ituri.

Jeune Afrique : Avec l’Angola, un différend frontalier vous oppose à propos d’une demi-douzaine de villages de la région de Kahemba, dans le Bandundu. Ne craignez-vous pas que cela dégénère en conflit ouvert?

Joseph Kabila : Absolument pas. Nous avons de très bonnes relations avec les autorités de Luanda. Cette affaire est simple : dans cette zone comme tout le long de notre frontière avec l’Angola et la Zambie, il existe des endroits mal délimités, d’autant que nous avons de part et d’autre des populations à la fois identiques et mouvantes.
D’où des contradictions. En l’occurrence, il s’agit de villages congolais à la population mixte. Des commissions conjointes ont travaillé, des enquêtes ont eu lieu. Il faut maintenant avoir recours à une technologie moderne afin de fixer une fois pour tout, le trace commun tout le long de la frontière -soit 2.500 kilomètres.

Jeune Afrique : Vous vous êtes rendu début juin au Congo-Brazza. A l’issue de cette visite officielle, vous avez eu une petite phrase qui prête à interprétation: « J’ai passé la nuit à Brazzaville et je suis toujours vivant » C’était de l’humour ?

Joseph Kabila : A votre avis? Bien sûr. Je faisais référence à la rumeur, toujours la rumeur selon laquelle les autorités de Brazzaville seraient nos ennemies jurées, alors que mes rapports avec le Président Sassou Nguesso sont excellents. Il faut parfois savoir sourire de la rumeur.

Jeune Afrique : Regrettez-vous Jacques Chirac ?

Joseph Kabila : C’est un homme bien. Il a, je crois, puisqu’il me l’a dit, une affection particulière pour l’Afrique et aussi pour moi. Un monsieur bien, donc...

Jeune Afrique : Vous avez encore un problème, disons de visibilité, à l’égard des Congolais. Ils se plaignent de ne pas vous voir, de ne pas vous entendre. Seriez--vous fâché avec la communication?

Joseph Kabila : Et, pourtant, le Président est là! Et il travaille, sans repos ni vacances. Cela fait plus de dix ans que je mène cette vie quasi monacale, sans compter les années au maquis. J’ai beau être encore jeune, il arrive que le corps se fatigue. Devrais-je communiquer sur cela ? Je vais bientôt commencer de longues tournées à l’intérieur du pays, comme je l’avais promis. Là, vous me verrez, vous m’entendrez. Mais si c’est du culte de la personnalité que vous recherchez, vous risquez d’attendre longtemps.

Jeune Afrique : Avez-vous changé?

Joseph Kabila : Oui, et mon pays aussi. Lorsque je regarde en arrière, je me dis que j’ai acquis, en termes d’expérience et de sagesse, ces six dernières années, ce que d’autres accumulent pendant toute une vie. Quant au Congo, il est de retour dans la cour des grands de ce continent. On ne tardera pas à s’en apercevoir.Jeune Afrique : La Constitution vous donne droit à deux mandats de cinq ans. Vous devrez donc, si vous êtes réélu, quitter le pouvoir au plus tard en 2016, à l’âge de 45 ans. Ne serez-vous pas tenté de faire modifier cette disposition pour demeurer aux affaires?

Joseph Kabila : La Constitution, c’est sacré...

Jeune Afrique : Certains de vos pairs l’ont dit. Avant de changer d’avis.

Joseph Kabila : Mais Joseph Kabila n’est pas comme les autres. J’ai, donné ma parole d’honneur en promulguant cette Constitution, je n’y toucherai donc pas. Le pouvoir use. II faut savoir s’arrêter.

Jeune Afrique : Doit-on vraiment vous croire ?

Joseph Kabila : Je vous donne ma parole d’officier. Que voulez-vous de plus ?

Jeune Afrique : La révision en cours d’une soixantaine de contrats miniers signés pendant la période de transition ne risque-t-elle pas de gêner certains membres de votre entourage ?

Joseph Kabila : Cela ne me gêne pas à titre personnel, ni aucun de mes proches. De quoi s’agit--il? D’une évaluation de la situation, cinq ans après l’adoption du code minier en 2002: qu’est-ce qui n’a pas marché? Comment corriger les erreurs? Comment mieux profiter des réussites? C’est une démarche responsable qui n’a qu’un seul but: la réappropriation par le Congo de son patrimoine minier. Il ne s’agit pas de régler des comptes avec tel ou tel partenaire étranger ou congolais, mais de se dire, les yeux dans les yeux, ses quatre vérités.

Jeune Afrique : Votre gouvernement compte soixante ministres et vice--ministres. Etes-vous sûr qu’aucun d’entre eux ne songe à profiter de son poste pour s’enrichir ?

Joseph Kabila : Je l’ai clairement dit en Conseil des ministres: ce type de mentalité est désormais banni.

Jeune Afrique : Et si l’un d’entre eux est attrapé la main dans le sac ?

Joseph Kabila : Sa destination est toute trouvée: la prison de Makala.

Jeune Afrique : A qui pensez-vous ?

Joseph Kabila : Je ne vous le dirai pas ! Une chose est sure quand on fera le bilan en septembre prochain, il y aura beaucoup de candidats pour Makala.

Jeune Afrique : Manifestement, le mois de septembre sera décisif...

Joseph Kabila : Ce gouvernement aura six mois d’exercice plein. Il faudra faire le point, redresser ce qui doit l’être et planifier la suite. L’année 2008 devra être celle de la vraie relance économique: Les équipements ont été commandés, les chantiers sont définis, place au décollage.

Jeune Afrique : Avec une dette publique de 14 milliards de dollars, que vous traînez comme un boulet...

Joseph Kabila : Jusqu’à quand traînerons-nous, ce boulet? Si j’avais l’argent pour rembourser ces milliards, croyez-moi, je n’hésiterais pas. Le simple service de cette dette nous coûte 30 à 50 millions de dollars par mois! Rien qu’avec cette somme nous pourrions transformer Kinshasa. Notre objectif est donc clair atteindre le plus vite possible le point d’achèvement de l’initiative PPTE.

Jeune Afrique : Lors de notre dernier entretien, en avril 2006, vous aviez confessé votre admiration pour Che Guevara. Mais on me dit qu’en réalité votre vraie référence, c’est Thomas Sankara, le président burkinabé assassiné en 1987. Exact ?

Joseph Kabila : Qui vous l’a dit? Et puis, peu importe. C’est vrai.

Jeune Afrique : Pourquoi?

Joseph Kabila : Comment le dire sans heurter qui que ce soit ? Sankara était un visionnaire. J’avais 16 ans quand il est mort. Je crois qu’il s’est sacrifié pour nous. Il nous manque beaucoup, voilà tout.

Jeune Afrique : Quelle leçon vous a-t-il apprise?

Joseph Kabila : La fierté. Si les Congolais retrouvent le sens de la fierté et si j’ai pu contribuer à réunir les conditions pour que mon pays soit un jour la Chine de l’Afrique, j’aurais accompli ma mission.

Jeune Afrique : Au Congo, comme ailleurs, l’activisme des Chinois inquiète les Occidentaux...

Joseph Kabila : Mais pas les Congolais ! Lorsqu’il s’agit de refaire le grand boulevard Lumumba qui relie Kinshasa à l’aéroport de N’Djili, l’Union européenne renâcle et la Chine offre ses services. Si c’est notre bien et notre développement que veulent nos amis occidentaux, ils devraient donc s’en réjouir.

Jeune Afrique : Votre épouse, Marie Olive Kabange, s’est démenée pendant la campagne électorale. La première dame ferait-elle de la politique ?

Joseph Kabila : Non, je ne le pense pas. C’est une personne tout à fait déterminée, c’est vrai, et qui m’a beaucoup aidé. Mais elle a aussi ses activités propres dans les domaines caritatif et humanitaire.

Jeune Afrique : C’est un atout pour vous ?

Joseph Kabila : Un atout et une chance. La femme est l’avenir de l’homme, dit-on. Et les Congolaises sont l’avenir du Congo.