mardi, 8 août 2006, 10h06

Interview · Lucas Catherine, spécialiste du Moyen-Orient
Aux origines de la politique de guerre israélienne

«Si on analyse minutieusement la presse israélienne, explique Lucas Catherine, les pièces du puzzle commencent à s'emboîter et on comprend l'objectif que vise Israël au Liban.»

Solidaire, Bert De Belder, 09-08-2006

Lucas Catherine est l'auteur de "Palestine. La dernière colonie?" En vente au PTB-shop, 025040112.


Il est apparu clairement, avec l'invasion du Liban par Israël, qu'il s'agissait de bien davantage que d'aller sauver des soldats enlevés. Mais quel est le but d'Israël?

Lucas Catherine. Le Premier ministre israélien Ehoud Olmert poursuit le projet de Sharon en imposant unilatéralement et pour de bon les frontières d'Israël. Pour eux, tout processus de paix, c'est de la foutaise. Leur stratégie comprend la consolidation des colonies juives en Palestine, pour laquelle il a bien fallu renoncer à quelques petites implantations sans importance.

Le retrait de Gaza, peu intéressante, en fait aussi partie. Tout comme la construction du Mur [qui sépare Israël des territoires palestiniens]. Olmert veut rendre définitive la séparation avec les Palestiniens et il n'accepte, au-delà de la frontière orientale d'Israël (la Cisjordanie), qu'une faible entité, donc une Autorité palestinienne faible.

Avec la victoire électorale du Hamas, ce plan a foiré. D'où l'attaque israélienne à Gaza, un bastion du Hamas, et l'enlèvement de ministres et parlementaires du Hamas. De même, au Liban, derrière la frontière, Israël veut une entité faible. Mais, là, il y a toujours le Hezbollah qui, en 2000, a déjà forcé Israël à se retirer. C'est pourquoi Israël s'en prend aujourd'hui au Hezbollah.

L'État d'Israël a inscrit le sionisme à son programme. Pouvez-vous expliquer cela plus en détail?

Lucas Catherine. L'essence du sionisme, c'est que c'est un projet colonial et une pratique coloniale. Le terme «sionisme» renvoie à la montagne de Sion, l'une des sept collines de Jérusalem. Il représente donc un désir mythique de retour à la terre biblique.

Comment le sionisme est-il apparu? Des siècles durant, les juifs ont été des victimes en Europe: lors des Croisades, sous l'Inquisition, sous les nazis. Une partie des juifs a réagi en disant: «En fait, ils ont raison, nous ne sommes pas chez nous en Europe, retournons à l'endroit que nous avons quitté voici 2000 ans.» Ce qui est naturellement une absurdité, on ne peut effacer ainsi les énormes migrations des peuples de l'histoire. Nous, à l'origine, nous venons en fait de la région du Caucase, mais ils feraient une drôle de tête, là-bas, si, aujourd'hui, nous voulions y retourner! Eh bien, les Palestiniens ont réagi de la même façon quand les sionistes se sont mis à coloniser leur pays. Car, pour cette colonisation, il fallait d'abord chasser les habitants originaux, les Palestiniens.

Lucas Catherine: « A Haïfa, 65000 Palestiniens ont été expulsés vers le Liban en 1948. Leurs enfants soutiennent le Hezbollah qui, aujourd'hui, lance des roquettes vers le port et le dépôt ferroviaire de Haïfa.» (Photo Xinhua)

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La problématique de la colonisation et des réfugiés joue-t-elle un rôle dans la guerre actuelle?

Lucas Catherine. Bien sûr. Les premiers projectiles Qassam tirés depuis Gaza ont visé Sederot, une petite ville juive fondée sur l'emplacement du village palestinien de Najd. Les habitants en ont été chassés vers la bande de Gaza. Ce sont aujourd'hui leurs enfants qui lancent ces projectiles.

En 1948, à Haïfa, 65.000 Palestiniens ont été chassés vers le Liban. Leurs enfants soutiennent le Hezbollah, qui bombarde actuellement le port et le dépôt ferroviaire.

Israël est né par la colonisation, il poursuit celle-ci chaque jour un peu plus et cela alimente la pensée colonialiste, du genre: la vie d'un Juif vaut au moins celle de dix Arabes. C'est pourquoi les Israéliens se foutent complètement des centaines de civils libanais tués et qu'ils bombardent sans la moindre gêne des objectifs civils.

Le sionisme est également raciste. Il est très comparable à l'apartheid de l'Afrique du Sud, avec ses lois sur les déplacements internes et le reste. Les Juifs belges peuvent émigrer vers Israël sans problème, et même vers les territoires palestiniens occupés, mais les réfugiés palestiniens qui vivent à Gaza, en Cisjordanie ou au Liban ne peuvent retourner dans leurs terres situées à Jaffa ou Akka, terres dont ils sont pourtant les propriétaires légaux.

La guerre d'Israël contre le Liban bénéficie du soutien des États-Unis. Pourquoi?

Lucas Catherine. Les États-Unis espèrent qu'ils vont pouvoir mettre à l'essai au Liban leur idée de la démocratie au Moyen-Orient, après que la chose a déjà complètement foiré en Afghanistan et en Irak. Via la guerre d'Israël au Liban, ils espèrent aussi affaiblir l'Iran et déstabiliser le régime syrien.

Le sionisme s'est d'ailleurs toujours acoquiné avec une grande puissance impérialiste. Un des fondateurs du sionisme, l'Autrichien Theodor Herzl, a écrit que, pour coloniser la Palestine, il était nécessaire de «rendre des services à l'Etat impérialiste qui protégera son existence». La colonisation de la Palestine s'est faite sous la protection d'une grande puissance impérialiste.

A la fin du 19e siècle, le monde entier avait déjà été divisé en sphères d'influence. Pour recevoir une petite part du gâteau, les sionistes ont donc dû comploter avec l'une des grandes puissances impérialistes existantes. Au début du 20e siècle, Chaïm Weizmann, qui allait devenir plus tard le premier président d'Israël, s'est d'abord adressé aux dirigeants ottomans, puis à l'empereur d'Allemagne et, enfin, à l'establishment britannique.

Les États-Unis ne se sont pointés qu'après la crise de Suez de 1956 (lorsque la Grande-Bretagne, la France et Israël ont attaqué l'Egypte, après la nationalisation du canal de Suez par le président Nasser). A partir de 1967, c'est-à-dire après la guerre des Six-Jours, il y a eu une étroite collaboration entre Israël et le complexe militaro-industriel américain. Et, depuis la chute du shah d'Iran, en 1979, le rôle d'Israël en tant que gendarme des États-Unis dans la région s'est encore considérablement accru.

«C'est différent des précédentes guerres d'Israël»

L'énorme force de frappe de l'armée israélienne semble écrasante, mais Lucas Catherine estime que la guerre ne se déroule pas bien pour Israël: «Un analyste militaire du journal Haaretz se souvient que le haut-commandement de l'armée avait promis de finir le boulot de la destruction du Hezbollah en moins d'une semaine. Aujourd'hui [3 août, NdlR], nous en sommes au 23e jour de la guerre. Israël n'est pas habitué à une guerre aussi longue. En 1967, il a gagné la guerre des Six-Jours en six jours, effectivement. La guerre du Yom-Kippur ou du Ramadan, en 1973, a duré vingt jours. Il y a déjà du mécontentement parmi les généraux, ceux de l'aviation font des reproches à ceux des forces terrestres et vice-versa.»

La résistance libanaise est bien plus opiniâtre et mieux organisée que ne s'y attendait Israël, dit Catherine. «Avec son arrogance bien connue et sa mentalité coloniale, Israël pensait pouvoir venir à bout rapidement de cette «bande désordonnée de fanatiques musulmans». Mais il s'avère que les combattants du Hezbollah sont motivés et bien préparés, bénéficiant en outre du soutien de la population. Avec dix mille hommes, Israël n'arrive pas à bout du millier de combattants du Hezbollah.»