mardi, 13 juin 2006, 8h47

Où a débuté la voie vers Auschwitz?
Les liens intimes entre racisme, fascisme et soif de profit dans l'Allemagne nazie

La folie raciste de l'Allemagne nazie a tué plus de 13 millions de personnes. Le génocide des Juifs, des Tsiganes et des Slaves n'a-t-il été dû qu'à la seule folie de Hitler? Pourquoi, entre 1918 et 1945, les nazis ont-ils propagé une forme extrême de racisme, préparant ainsi de nombreux Allemands à tuer? Pour comprendre Auschwitz, il convient d'examiner le rôle du racisme, en premier lieu contre les Juifs, en Allemagne, après la Première Guerre mondiale.

Solidaire, Herwig Lerouge, 14-06-2006

L'antisémitisme comme arme contre les travailleurs

Au soir du 30 avril 1945, les soldats de l'Armée rouge plantent le drapeau rouge au sommet du Reichstag, le Parlement allemand, mettant ainsi un terme au génocide. Où a débuté la voie vers Auschwitz?

La folie raciale de l'Allemagne nazie a tué 6 millions de Juifs et 500000 Tsiganes. Et 7 millions de Slaves, pour des raisons politiques et racistes. Au total, les nazis ont tué plus de 13 millions de personnes par racisme. Pour comprendre Auschwitz, il convient d'examiner le rôle du racisme, en premier lieu contre les Juifs, en Allemagne après la Première Guerre mondiale.

L'Allemagne ne devient une nation qu'après 1870. Dès 1880-1890, l'industrie allemande, apparue tardivement, se développe à une allure vertigineuse. Vu la montée de la concurrence allemande dans ses colonies et zones d'influence ­ Inde, Égypte, Afrique du Sud et États-Unis ­, l'Angleterre se sent menacée. Les Français aussi ont peur. Une guerre pour les colonies devient inévitable. L'Empire allemand s'y prépare. Mais, pour faire la guerre, il faut des soldats fidèles. Cela ne se trouve pas sous les sabots d'un cheval. Le parti socialiste de Marx et Engels est opposé au nationalisme et prône la solidarité ouvrière internationale. Il encadre des millions de travailleurs et, avec un petit tiers des sièges du Parlement, c'est un véritable bastion contre la guerre. Les intellectuels des services d'étude de l'industrie lourde de la Ruhr vont donc chercher une façon de briser l'influence du marxisme sur les travailleurs. L'un d'eux était Heinrich Class, le président de l'«Alldeutscher Verband», le principal groupe d'experts des barons de l'acier Krupp et Thyssen, de la Ruhr. (cf.encadré)

Tout a été prémâché

Dans son livre de 1912, Si j'étais empereur1, Heinrich Class élabore une théorie de la Grande Allemagne censée réconcilier les travailleurs allemands avec leurs patrons et les préparer ainsi à la guerre à venir. Le parti socialiste doit être mis hors la loi, ses dirigeants et ceux des syndicats sont bannis de l'Empire allemand. En cas de grève, les patrons peuvent faire décréter l'état de siège et interdire tout piquet. «Nous devons combattre pour l'âme du peuple», dit Class. Pour rallier les travailleurs à l'idée d'une Grande Allemagne, il faut créer un «véritable parti ouvrier allemand», qui incorporera le travailleur allemand dans la lutte de toute la nation allemande pour la place qui lui revient de droit dans le monde. Mais pour rallier les travailleurs influencés par le marxisme, il faut que ce parti soit également anticapitaliste. Là, Class voit la solution dans l'antisémitisme. «Un esprit national sain suppose qu'on se débarrasse de toute influence juive sur les plans culturel, politique et économique», dit-il. Il fait du «capital financier juif international» l'ennemi mortel du peuple allemand. Avec ses profits abusifs, il spolie en même temps patrons, ouvriers et paysans allemands. Sur le plan mondial, le capital juif international a empêché les patrons allemands d'accéder aux colonies. En outre, le judaïsme international ­ avec, par exemple, le Juif Marx ­ a empoisonné les travailleurs allemands à l'aide des théories de la lutte des classes entre patrons et travailleurs allemands. Toutes les mesures contre les Juifs proposées par Class seront reprises littéralement, dix ans plus tard, par le programme du parti nazi.

1 Heinrich Class, Wenn ich der Kaiser waere, Harry Pross, Leipzig, 1913.

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Les patrons allemands veulent leur propre parti ouvrier

Les communistes, syndicalistes et résistants socialistes ont été les premiers prisonniers des camps nazis. Ci-dessus, le président du Parti communiste allemand, Ernst Thälman, à Berlin le 1er mai 1930. (Photo archives)

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Après la Première Guerre mondiale, l'élite financière allemande se met en quête d'un parti à même de défendre au mieux ses intérêts.

Quand la guerre éclate en 1914, il s'avère que, dans la pratique, le parti socialiste s'est tout à fait écarté des principes de Marx et Engels. Une écrasante majorité des parlementaires socialistes vote pour la guerre. Seule une aile gauche réduite, les futurs communistes Liebknecht, Luxemburg, Meh-ring et Clara Zetkin, demeure fidèle à la solidarité internationale de la classe ouvrière. En janvier 1917, la direction du parti socialiste exclut les adversaires de la guerre. Sur ce, quelques-uns d'entre eux fondent la Ligue spartakiste. Ils invitent les soldats à retourner leurs armes contre leur propre bourgeoisie et à renverser le capitalisme. Sous l'influence de la révolution d'Octobre en Russie (1917), éclate en Allemagne, en 1918, une révolte de marins, soldats et travailleurs. Mais, après quelques mois, celle-ci est matée par le gouvernement dirigé par le parti socialiste, avec la collaboration des milices privées d'extrême droite. Fin 1920, la rupture avec le parti socialiste est complète et le Parti communiste est créé.

Dans ces circonstances, le patronat allemand de 1918 choisit des deux maux le moindre. Il a besoin de la direction du parti socialiste pour mater la révolution et, de ce fait, l'accueille au sein du gouvernement, lui confie des postes grassement payés et tente ainsi de court-circuiter le mouvement ouvrier révolutionnaire. C'est la fameuse république de Weimar (1918-1933).

Mais, pour une part non négligeable du patronat, la démocratie parlementaire, avec ses syndicats et son parti communiste, devient inacceptable. Après la guerre, sa position concurrentielle n'a fait qu'empirer. Il a perdu toutes ses colonies et le territoire allemand s'est restreint d'un huitième. Il ne reste aux Krupp, Siemens et autres Bosch que le peuple allemand à exploiter. Avec l'imposition des dommages de guerre, ils doivent partager leurs bénéfices avec les vainqueurs. Tout cela les force, en compensation des sources de profit disparues et des coûts de la guerre perdue, à sucer encore plus durement le sang de l'ensemble du peuple allemand.

En outre, la victoire de la révolution socialiste en Russie, en octobre 1917, a montré aux bourgeois du monde entier que la classe ouvrière est réellement en mesure de renverser le capitalisme et d'établir un nouvel ordre social. Cela avait également failli arriver en Allemagne, en 1918.

Un putsch d'extrême droite raté par manque de soutien

Il ne suffit pas pour le patronat de cantonner le mouvement ouvrier dans les limites du système parlementaire et du capitalisme. Le danger communiste doit également être éradiqué pour de bon.

Les patrons sont donc bien décidés, dès que l'occasion s'en présenterait, de passer à une dictature. Mais un premier putsch de militaires d'extrême droite, en 1920, échoue en raison du manque de soutien de la population. Socialistes et communistes ensembles le déjouent. Le patronat d'extrême droite se met alors en quête d'une organisation capable d'éloigner de larges couches de la population laborieuse du mouvement ouvrier d'orientation marxiste et d'instaurer une dictature soutenue par une partie importante du peuple. Telle est la stratégie déjà proposée en 1912 par le groupe d'experts des barons de l'acier. Le choix tombe sur le parti de Hitler.

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Dès 1926, Hitler est invité par les grands patrons

«Des millions sont derrière moi.» Photomontage de l'artiste allemand John Heartfield intitulé «La signification du salut hitlérien»

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Dans son ouvrage1, le grand historien communiste allemand Kurt Gossweiler montre comment, déjà dans les années vingt, Hitler pouvait compter sur l'appui des sphères supérieures du grand capital allemand.

Le 28 février 1926, Hitler tient une conférence pour les armateurs, patrons de chantiers navals et gros commerçants du «Nationalklub von 1919» de Hambourg. Entre juin 1926 et décembre 1927, il est invité à cinq reprises au moins par les gros industriels de la Ruhr.2

Le thème central de ses discours est généralement la destruction du marxisme. «Si nous triomphons, le marxisme sera éradiqué, et de belle manière, avec branches et racines. Nous n'aurons de cesse que le dernier journal soit détruit, la dernière organisation liquidée, le dernier centre de formation démantelé et le dernier marxiste converti ou éliminé. Il n'y a pas de voie intermédiaire.»3 Son exposé terminé, il fut follement acclamé aux cris de «Heil!».

Sa stratégie de conquête des masses et son programme anti-juif, Hitler l'a déniché dans «Alldeutsche Verband» de Class. Via le racisme et l'antisémitisme, les nazis ont remplacé la lutte de classe contre le patronat allemand par une lutte contre le judaïsme international associé tant au communisme ­ nombre de dirigeants communistes étaient d'origine juive ­ qu'au capital international. Les slogans racistes attirent surtout les petits patrons ruinés, les petits commerçants et les paysans, mais peu de travailleurs. Toutefois, fin 1932, l'ensemble du patronat allemand estime que Hitler a transformé une base de masse suffisamment importante pour instaurer avec succès la dictature. Le 19 novembre 1932, le gratin des patrons allemands demande au président Hindenburg de nommer Hitler Premier ministre.

1 Kurt Gossweiler, «Hitler: l'irrésistible ascension? Essais sur le fascisme», Ed. EPO et Études Marxistes. · 2 Cité dans Kurt Gossweiler, op. cit., p61 · 3 Ibidem, p. 114.

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La stratégie des nazis: habituer le peuple au crime

Dans la première phase qui suit la prise de pouvoir, fin janvier 1933, le fascisme s'acquitte de sa principale mission: détruire le mouvement ouvrier.

D'abord, le parti communiste est mis hors la loi, ensuite, les socialistes et les syndicats. En mars 1933, les premiers détenus se retrouvent dans le premier camp de concentration, Dachau, près de Munich. Ce sont des communistes, des militants syndicaux et des socialistes qui ont opté pour la résistance. En 1935, plus de 4200 antifascistes ont déjà été assassinés, 317800 jetés en prison et 218600 blessés et torturés.1

En même temps débute, le 1er avril 1933, la terreur contre la population juive. Violence et intimidation à la clef, des équipes de choc nazies empêchent les gens de faire leurs achats dans les magasins juifs. On qualifie l'action de «révolution national-socialiste». Il s'agit prétendument de mesures contre le «capital usuraire juif». Les nazis tentent ainsi de convaincre leurs partisans de leurs intentions anticapitalistes. Progressivement, on multiplie les mesures contre les Juifs: interdiction professionnelle et scolaire, défense d'encore mener des activités culturelles Bref, la population allemande s'habitue lentement à l'injustice et à la discrimination. C'est ainsi que débute la voie vers Auschwitz et la guerre.

Hitler et l'importance de l'antisémitisme dans la lutte contre le marxisme

Le racisme anti-juif joue également un rôle prépondérant dans la justification de la guerre qui se prépare. L'image hostile de la «juiverie mondiale» permet aux nazis d'exciter la population contre les «financiers juifs qui, depuis Londres et Paris, mènent la lutte contre la nouvelle Allemagne». En faisant du bolchevisme «une invention juive», ils poussent les masses au combat contre l'Union soviétique, l'ennemi numéro un. En 1919, Hitler suit une formation organisée par un certain Feder. «Là, j'ai compris pour la première fois l'importance de l'antisémitisme dans la lutte contre le marxisme», écrit-il dans Mein Kampf. Déjà depuis 1918, le grand capital tentait en vain de détruire le socialisme soviétique. Hitler pensait pouvoir mener cette tâche à bon port.

1 Chiffres du «Secours rouge international», cités par: G. Dimitrov, «Unité contre le fascisme», 1938, p. 13.

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Le racisme, un boomerang contre son «propre peuple»

Hitler est mis au pouvoir par Thyssen, Krupp, Siemens, etc. Ceux-ci tirent déjà les ficelles de la république de Weimar. Mais, ce sont eux qui définissent aussi la politique avec les nazis.

À la Haute Commission économique du gouvernement nazi, nous trouvons Krupp von Bohlen, roi de l'industrie des armements, Fritz Thyssen, baron de l'acier, C. von Siemens, roi de l'électricité, Karl Bosch, magnat des colorants. Jusqu'au bout, le fascisme tire sa logique du capitalisme, de la position concurrentielle. Dans les camps de travail, coûts salariaux et charges sociales sont pratiquement nuls. Dans la liste des entreprises concourant pour un maximum de main-d'uvre des camps, on trouve le top-10 du grand capital allemand. Pour encore épargner les frais de transport, plusieurs firmes installent des usines à proximité immédiate des camps: IG-Farben, Krupp et Siemens ont des sites à Auschwitz, Siemens à Ravensbrück.

L'exploitation ne connaît plus de limites. Il ne faut même plus assurer la ration de survie des détenus au travail. Au complexe IG-Auschwitz, travaillent au printemps 1944 entre 27000 et 30000 travailleurs: de 12000 à 15000 travailleurs étrangers et de 8000 à 9000 détenus du camp. Un détenu juif qui arrive au camp en condition physique normale a encore une espérance de vie de trois ou quatre mois. Avant de mourir d'épuisement. S'il vit encore, on l'envoie à Birkenau comme «inapte au travail». Les SS se chargent du reste

Une telle diminution des coûts salariaux et des charges sociales ne pouvait conduire qu'à une forte hausse des bénéfices. Entre 1939 et 1944, les bénéfices bruts de l'entreprise grimpent de 50%.

La chose est possible grâce au racisme qui revient d'ailleurs comme un boomerang dans le visage de la population allemande. Des millions de personnes perdent la vie durant la guerre.

Très vite, les nazis imposent des limitations à la population juive. Mais la loi du 15 mai 1934 limite également la liberté du travailleur allemand de changer de patron. En février 1935 suit la réintroduction du «livret de travail». Sans ce livret, pas d'embauche. Tout comme chez nous au 19e siècle, il mentionne les noms et qualifications des précédents employeurs. Un travailleur désireux de changer de patron peut en être empêché du fait que son employeur peut garder son livret.

Le racisme signifie la répression contre les étrangers d'abord, mais la population autochtone suit. En attendant, les victimes ont été divisées et affaiblies.

Nouveau numéro d'Etudes Marxistes

«Hitler, l'irrésistible ascension? Essais sur le fascisme»

Le fascisme allemand a été mis au pouvoir par les grands groupes capitalistes et il était leur instrument. Telle est la thèse centrale de l'ouvrage de référence, Aufsätze zum Faschismus, de Kurt Gossweiler, grand spécialiste du fascisme allemand. Une chronique fascinante sur les relations entre le NSDAP et les monopoles industriels et financiers. Gossweiler démonte toutes les théories qui veulent dissocier le fascisme de sa base économique. Il éclaire le rôle des partis politiques et de la social-démocratie, en particulier pendant la montée du NSDAP. Un livre d'une actualité brûlante.

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