mardi, 29 août 2006, 11h26

La Nouvelle-Orléans, un an après l'ouragan Katrina

Le 29 août 2005, l'ouragan Katrina faisait 2.000 victimes à La Nouvelle-Orléans. Un an après, le Dr Geert Van Moorter de Médecine pour le Tiers Monde a voulu savoir où en était la situation1.

Solidaire, Geert Van Moorter, 30-08-2006

Il y a un an, le docteur Geert Van Moorter s'était rendu à la Nouvelle-Orléans pour secourir la population après l'ouragan Katrina. (Photo M3M)

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Il était impossible de sauver tout le monde. Mais si les digues avaient été mieux entretenues, il n'y aurait certainement pas eu 2000 morts. Les secours ont été bien trop lents. Des gens ont dû survivre de longues journées sur leur toit, sans eau potable. Le pays le plus riche a montré son mépris de la vie et surtout celle des Noirs. En compagnie de l'infirmière philippine Madel De La Cruz, je m'étais à l'époque rendu à La Nouvelle-Orléans pour Médecine pour le Tiers Monde. Aujourd'hui, un an plus tard, je suis toujours en contact avec des secouristes locaux. La situation dans les quartiers les plus pauvres est toujours inimaginable, même si plusieurs organisations de base soulèvent des montagnes de boulot.

Michelle Shin (29 ans, coordinatrice de Common Ground Collective dans le Lower 9th Ward, le quartier le plus touché). Les rues ont été dégagées et deux tiers des voitures détruites ont été éloignées. Mais les maisons et les jardins sont toujours sous la boue. Sur les 14000 habitants, un millier sont revenus. Mais les maisons sont inhabitables pour la plupart.

Depuis deux ou trois mois seulement, le courant et l'eau ont été rétablis dans deux tiers du quartier. Mais l'eau n'est pas toujours potable et souvent il n'y a pas assez de pression. Les gens doivent utiliser des seaux d'eau pour rincer les toilettes.

Tout le monde peut revenir?

Michelle Shin. Les gens pâtissent beaucoup de l'incompétence et de l'indifférence des autorités. On les maintient sciemment hors de la ville. Ils n'obtiennent pas les informations ni l'argent qu'ils devraient avoir, aucun accueil n'est prévu, bien des écoles restent fermées. Ce sont surtout les pauvres qui trinquent. La moitié de la population de La Nouvelle-Orléans n'est pas encore rentrée.

Comment s'en sortent les plus démunis?

Michelle Shin. L'histoire de Brenda, 42 ans, mère célibataire de 8 enfants, est révélatrice. Handicapée de la vue, elle souffrait de problèmes cardiaques et d'hypertension. Elle habitait le Lower 9th Ward. Quelques mois après l'évacuation, elle est revenue mais sa maison n'était pas habitable. Elle ne recevait plus d'allocation d'invalidité et sa sécurité sociale n'était plus en ordre faute de spécialiste susceptible de remplir les attestations nécessaires. Brenda s'est donc retrouvée sans revenu et sans soins médicaux. Via notre Common Ground Clinic, elle a toutefois reçu des ordonnances pour ses médicaments, mais elle n'avait pas l'argent pour les payer. Le 12 août, elle est décédée d'une attaque. J'en ai été malade. Le gouvernement est responsable de sa mort. Et Brenda est loin d'être un cas isolé.

La presse mentionne-t-elle ce genre d'histoires?

Michelle Shin. Quand la presse publie quelque chose sur ces quartiers, ce sont les récits des policiers, les histoires de méfaits. Il s'agit rarement des conditions de vie et de leurs causes.

À l'instar de beaucoup de gens ici, je suis de plus en plus en colère. Nous vivons dans un pays qui défend prétendument la liberté, la justice, la démocratie. Mais ici, certaines personnes vivent presque comme des bêtes, c'est horrible. Ca les rend mauvaises. Les gens se sentent trahis et abandonnés.

Il y a néanmoins quelques initiatives positives

Michelle Shin. Certes, les enseignants de la Martin Luther King Elementary School examinent les possibilités de réouvrir l'école. Même s'ils ne sont plus payés par la ville. Une nouvelle clinique libre a été ouverte dans la maison d'une infirmière sans emploi car trop peu d'hôpitaux sont ouverts. Mais la situation reste très problématique.

Moi-même, je travaille avec le Common Ground Collective du Lower 9th Ward. Nous vidons les maisons des gens qui n'ont pas d'argent. Tout est pourri et doit être sorti. Nous traitons le gros-uvre contre les moisissures. Pour ce même travail, une firme privée demande vite entre 5 et 7000 dollars. Nous partageons notre nourriture, l'eau, les produits d'entretien. Il y a un service de prêt pour les outils et autres. Mais nous manquons de bras et de moyens. Nous travaillons ici avec une équipe fixe de 15 bénévoles, dont la moitié de gens du quartier. Au total, il y a généralement une cinquantaine de volontaires.

1 L'article qui suit est une version abrégée de l'article publié sur www.M3M.be

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La moitié de la population n'est pas encore rentrée chez elle

Brandon Darby, un Texan de 29 ans, coordonne le quartier le plus lourdement touché, le 9th Ward. Engagé corps et âme au service des habitants, il ne cache pas sa rogne contre le gouvernement.

Brandon Darby. Les grands travaux de reconstruction vont aux mêmes entreprises qui, en Irak aussi, ont raflé tous les contrats de reconstruction. Parce qu'elles ont les contacts qu'il faut. Les entrepreneurs locaux sont laissés pour compte. Ici aussi, profiteurs et gaspilleurs s'en donnent à cur joie. Tout va très lentement. À Downtown (le centre-ville), dans les centres touristiques et dans les quartiers à majorité blanche, tout a déjà été nettoyé.

La zone est toujours militarisée et on se fait vite arrêter. Le système judiciaire manque de personnel et, de ce fait, les innocents arrêtés ne sont libérés qu'au bout de 30 jours, voire deux mois. Je connais quelqu'un qui a été arrêté injustement. Pendant sa détention, il n'a même pas pu assister aux funérailles de sa mère.

La plupart des écoles sont encore fermées. Où faut-il envoyer ses gosses? Nous avons fait en sorte que l'école Martin Luther King soit remise en état. Mais la ville n'a pas d'argent pour les enseignants. Les jeunes glandent donc en rue. C'est absolument inadmissible, il s'agit quand même d'êtres humains! Ils sont encore des dizaines de milliers à être sans toit, sans école, sans perspective, sans soins médicaux suffisants La moitié de la population de La Nouvelle-Orléans n'est pas encore rentrée chez elle. Nous avons un gouvernement qui n'est motivé que par l'argent, le profit. Mais rien pour les gens. De plus en plus nombreux sont ceux qui se plaignent de ce qu'il y ait tant d'argent gaspillé pour la guerre en Irak, de l'argent dont ils ne profitent pas.