lundi, 26 juin 2006, 10h57

Contribution au 15ème Séminaire communiste international

« Expériences passées et présentes dans le mouvement communiste international »

Bruxelles, 5-7 mai 2006

www.wpb.be/icm.htm , wpb@wpb.be

Communication sur l’expérience de And-Jëf/ Parti Africain pour la Démocratie et le Socialisme

And-Jëf/PADS, Sénégal

 

Présentée par M. Madièye MBODJ

Membre du Bureau Politique

Secrétaire National à la Communication

 

Je voudrais d’abord remercier le Parti du Travail de Belgique pour l’invitation qu’il nous a adressée et pour avoir envoyé son responsable du département international participer au 3ème Congrès ordinaire de AND-JEF/PADS tenu en Novembre dernier à Dakar/Sénégal.

Je vais présenter succintement le Sénégal avant d’exposer sommairement l’expérience de AND-JEF/PADS à travers les quatre (4) grandes étapes de son évolution, pour enfin conclure sur les leçons essentielles apprises.

     

I. LE SENEGAL

Le Sénégal est un petit pays de moins de 200 000 Km2, peuplé d’un peu plus de

10 millions d’habitants, situé sur la pointe occidentale de l’Afrique. Tête de pont des anciennes colonies de « l’Afrique Occidentale Française », le Sénégal a accédé à l’indépendance formelle en 1960 et occupe depuis lors une place privilégiée dans le peloton de tête des néo-colonies de la France en Afrique.

Le Sénégal peut être considéré comme une démocratie bourgeoise, dans les conditions spécifiques de l’Afrique néocoloniale, ce bien avant la plupart des pays africains qui n’ont vu souffler le vent de la démocratisation qu’à partir du début des années 90, suite à la chute du mur de Berlin et suite au discours de la Baule du Président François MITTERRAND. Une autre « exception sénégalaise » est que ce pays n’a jamais connu de coup d’Etat, que le pluralisme et le multipartisme y sont implantés de longue date et qu’il a connu sa première alternance démocratique à la tête du pays le 19 Mars 2000, au terme d’un scrutin transparent et pacifique exemplaire sur le continent, concrétisant l’aspiration profonde des masses populaires au changement.

Les forces de gauche, au premier rang desquelles And-JEF/PADS, ont joué un rôle moteur dans la formulation et la mise en œuvre de la stratégie gagnante de candidature commune autour de Me Abdoulaye WADE, dans les batailles pour la fiabilisation du processus électoral et dans la mobilisation des masses jusqu’à la victoire finale.

Depuis 2000, certes des réalisations et divers chantiers peuvent être comptabilisés à l’actif du nouveau pouvoir dans un certain nombre de domaines politiques, économiques et sociaux. Cependant force est de souligner qu’à la vérité, très peu de choses ont changé par rapport aux politiques de l’ancien régime du Parti « Socialiste » : les options d’ajustement structurel et de libéralisation édictées par le FMI et la Banque Mondiale depuis les années 79-80 continuent d’avoir pignon sur rue, beaucoup de pratiques politiques, beaucoup d’hommes et de femmes du passé, sont remis en selle voire promus, nombre de demandes populaires à la base du mouvement du 19 Mars tardent à être prises réellement en charge.

Fondamentalement, le bilan de ces six (6) années post alternance pose l’exigence de rupture qualitative, pour une alternative de gauche autour des mots d’ordre clés suivants, entre autres :

 

II. L’EXPERIENCE DE AND-JËF/PADS

AND-JËF, concept en langue nationale wolof, signifie : S’UNIR POUR AGIR.

Les quatre grandes étapes résumant le parcours de cette formation politique seront brièvement présentées ici, avec au passage quelques indications d’une part, sur notre rapport à la 3ème Internationale Communiste (I.C), d’autre part sur notre expérience en matière d’intervention dans la classe ouvrière et en direction de la jeunesse, thèmes de base du présent séminaire.

2.1. Première étape : la clandestinité

Le premier parti d’obédience marxiste au Sénégal, le Parti Africain de l’Indépendance (PAI), a été créé en 1957 sous l’influence des communistes soviétiques, bien après la dissolution du Komintern et du Kominform.

Il faut cependant noter l’existence de militants communistes, peu connus d’ailleurs, dans la période de l’entre deux guerres : Lamine Ibrahima Arfang SENGHOR fut de ceux là. Ancien tirailleur sénégalais, il fut envoyé au front pendant la première guerre mondiale (14-18). Après la guerre, il resta en France, organisa ses frères de race, participa activement aux combats des coloniaux en France, milita au Parti Communiste Français (PCF). En Février 1927, Lamine SENGHOR participa au Congrès Constitutif de la « Ligue contre l’Impérialisme et l’Oppression coloniale », organisé ici même à Bruxelles par Willy MUNZENBERG, un des responsables de l’Internationale Communiste. Il y siègea aux cotés de J.T. GUMEDE (ANC/Afrique du Sud), NEHRU (Congrès Pan Indien), de la veuve du nationaliste chinois SUN YAT SEN, de Hafiz Ramadan BEY (Egypte) et de célébrités comme Henri BARBUSSE, Albert EINSTEIN…Il y prononça un discours fort remarqué.

Lamine SENGHOR connut un certain nombre de divergences avec la direction du PCF marquée déjà à l’époque par le national chauvinisme et le paternalisme à l’égard des coloniaux.

Pour sa part, AND-JËF est né dans le contexte du mouvement anti guerre du Vietnam et surtout du mouvement de Mai 68 en France et au Sénégal, et du grand écho de la Révolution chinoise, notamment de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne (GRCP), dirigée par le Président MAO. Fondé dans la clandestinité en 1973, AND-JËF s’est dès le départ posé comme réponse, adaptée et originale, à la faiblesse structurelle du mouvement marxiste - léniniste dans les pays tel le Sénégal. Connu à l’époque sous le nom de And-Jëf/Xare BI, du nom de son journal XARE BI/La Lutte publié en français et en langue nationale wolof, And-Jëf se définissait comme l’Organisation des Ouvriers, Paysans et Intellectuels Révolutionnaires. Pas une organisation marxiste, mais une organisation national-démocratique, anti- impérialiste et antiféodale, sous direction d’une avant-garde ML maoiste, telle a été dès le départ la spécificité de la démarche de And-Jëf.

Persécutée sous le régime de Léopold Sédar SENGHOR, cette organisation connut plusieurs arrestations dont celles de Juin 1975, suivies de l’emprisonnement de ces principaux dirigeants dont Landing SAVANE. Cette crise donna lieu à une réflexion critique et autocritique approfondie, connue sous le nom de Mouvement de Bilan Critique Rectification (MBCR) de 1976 à 1979, au cours duquel l’organisation se redéploya de plus belle dans le mouvement de masse des jeunes et des femmes, dans le mouvement ouvrier et paysan, avec comme instrument principal d’agitation, de propagande , d’organisation et de ralliement le mouvement de la Culture Nouvelle (Caada gu bees) sous l’égide du Front Culturel Sénégalais.

Au cours de cette période, dans leurs recherches sur Lamine SENGHOR et d’autres grandes figures patriotiques et révolutionnaires du Sénégal et de l’Afrique, les dirigeants de And-Jëf ont revisité avec beaucoup d’intérêt les thèses de l’I.C. sur la question nationale et coloniale ainsi que sur la question noire. Au début des années 80, ces mêmes dirigeants, cherchant à renforcer la révolutionnarisation de l’organisation et subissant en même temps les contrecoups d’un vent de dogmatisme voire de fondamentalisme léniniste consécutif aux remises en cause et aux critiques formulées contre la Pensée Mao Tsé Toung par certains secteurs du Mouvement Communiste International, se lancèrent dans un «mouvement de  bolchevisation» à partir de thèses pas forcément bien assimilées de l’I.C. sur «le mode d’organisation bolchevick». Ce mouvement permit certes d’implanter plus de cellules dans les grandes entreprises industrielles du pays, d’y établir même des «révolutionnaires professionnels (R.P)» et d’y construire des syndicats de base combatifs, mais son mode de pilotage plutôt dogmatique eut aussi pour effet de compromette gravement nombre d’acquis engrangés antérieurement dans le travail de liaison aux masses des villes et des campagnes.

2.2. Deuxième étape : la légalisation sous la modalité du MRDN 

Le 31 Décembre 1980, SENGHOR démissionne et remet le pouvoir à Abdou DIOUF. Celui-ci, dans un contexte de crise aigue aux divers plans économique, politique et social, lance plusieurs initiatives de décrispation. Il décrète dans ce cadre «l’ouverture démocratique intégrale », dans laquelle s’engouffrent l’essentiel des organisations et partis évoluant jusque là dans la clandestinité, pour demander et obtenir leur légalisation.

AND-JËF/XARE BI est légalisé en Avril 1981 sous le nom de And-Jëf/Mouvement Révolutionnaire pour la Démocratie Nouvelle (And-Jëf/MRDN). Démocratie Nouvelle, Révolution Nationale Démocratique et Populaire, autant de concepts, parmi d’autres, qui portent la marque de l’influence de la théorie et de la pratique de la révolution chinoise.

Très vite le MRDN, adossé aux acquis de la période antérieure de la clandestinité, du MBCR notamment, enregistre de grands succès auprès de plusieurs secteurs des masses urbaines et rurales, succès relayés et amplifiés par JAAY DOOLE BI/LE PROLETAIRE, journal politique d’inspiration maoiste, très lu et bien apprécié dans la période 1980-1984. Cependant, prisonnier quelque part des conceptions héritées de la clandestinité et de l’illégalité, encore vivaces dans les rangs de ses cadres, And-Jëf/MRDN boycotte les élections présidentielles et législatives de 1983, entre en 1984 dans une crise qui se prolonge jusqu’en 1986. Crise de croissance ou d’adaptation au nouveau contexte ?

Toujours est-il qu’après le redressement de 1987 et la participation de Landing SAVANE comme «candidat sans illusions» à l’élection présidentielle de 1988, la parti se remet sur une pente ascendante qui débouchera sur la fondation du PADS en 1991.

2.3 Troisième étape : la fondation de And-Jëf/Parti Africain pour la Démocratie et le Socialisme

Fondé à l’occasion du Congrès d’unification des 14 et 15 Décembre 1991, And-Jëf/PADS est le produit de la fusion de quatre organisations exprimant des sensibilités de gauche différentes qui se sont rapprochées dans l’unité d’action, l’échange d’expériences et le débat contradictoire au sein du premier Pôle de Gauche (1988-1991), à savoir : AND-JEF/MRDN, Organisation Socialiste des Travaillerus /OST-IVe Internationale, Union pour la Démocratie Populaire (UDP), Cercle des Lecteurs de SUXXUBA. Sous ce rapport, le PADS apparaît comme un bilan de la longue histoire de dispersion des forces de gauche dans notre pays et dans le monde. Epousant une démarche de type front, il fait coexister plusieurs sensibilités en son sein, mais il n’est pas un front dans la mesure où adhérer et militer à And-Jëf /PADS se font sur une base individuelle.

And-Jëf/PADS est implanté, sous la forme de Fédérations, dans les 11 régions et 34 départements que compte le Sénégal, ainsi que dans les principaux pays d’émigration des sénégalais en Afrique, Europe, Amérique du Nord et Asie. En plus, il compte différents Mouvements internes : Mouvement National des Jeunesses, Mouvement National des Femmes, Mouvement Ouvrier, Syndical et Social,  Coordination des Cadres, Commission Consultative du 3ème Âge, et deux Coordinations en voie d’installation : Coordination des Elus et Coordination des Ruraux.

Au plan électoral, And-Jëf a participé sous sa propre bannière ou à la tête d’une coalition, à l’élection présidentielle de 1988, aux élections présidentielles et législatives de 1993, aux élections locales de 1996, aux législatives de 1998, à la sénatoriale de 1999, aux législatives de 2001 et aux locales de 2002. Entre temps en 2000, au sein de la Coalition Alternance 2000, il a soutenu la candidature de Me Abdoulaye WADE à l’élection présidentielle qui a débouché sur l’alternance. Le parti dispose aujourd’hui de 02 Députés à l’Assemblée nationale (1 homme, 1 femme) et de quelque 450 élus locaux, conseillers ruraux, municipaux et régionaux répartis sur l’ensemble du territoire national.

2.4. Quatrième étape : après l’alternance du 19 Mars 2000

Depuis l’alternance du 19 Mars 2000, And-Jëf/PADS est engagé dans une série de mutations majeures, posant en même temps nombre de défis :

- de parti d’opposition qui a systématiquement refusé de siéger dans un gouvernement sous DIOUF, And-Jëf est aujourd’hui une formation politique qui participe depuis 2000 à la gestion des affaires du pays dans un gouvernement à dominance libérale où il compte quatre Ministres (2 hommes, 2 femmes), dans le cadre d’une coalition de majorité présidentielle ;

- AND-JËF s’est confronté à la difficulté d’articuler correctement les tâches de gestion/développement du Parti avec les exigences liées aux responsabilités gouvernementales exercées par ses principaux leaders, ce dans un contexte d’apprentissage de la gestion des affaires publiques;

- AND-JËF doit faire face aux contraintes de la solidarité gouvernementale et en même temps au souci d’affirmation de son autonomie et de ses ambitions propres;

- AND-JËF/PADS a pris l’option de la conquête démocratique et pacifique du pouvoir par la voie du suffrage universel : la conquête de l’électorat, le renforcement de l’implantation géographique et de la massification sociale du parti entraînent l’émergence de nouveaux types de militants à géométrie idéologique variable et de nouveaux problèmes aux divers plans politique, organisationnel, social, matériel et financier;

- Organisation de gauche panafricaniste et socialiste, AND-JËF/PADS prend une part active et devrait même pouvoir prétendre à jouer un rôle de locomotive dans l’initiative prise par le Mouvement pour les Assises de la Gauche (MAG), qui s’est fixé pour objectif d’œuvrer à unifier les forces de la gauche sénégalaise, la gauche d’inspiration marxiste notamment, dans une situation politique marquée à nouveau par une grande dispersion des partis de gauche,  les uns dans la majorité présidentielle au pouvoir aux cotés des libéraux, les autres dans l’opposition aux côtés des tenants de l’ancien régime.

Ces différents enjeux, problématiques, et défis se retrouvent entrelacés dans les méandres des perspectives électorales de 2007, année qui devrait voir se tenir au Sénégal des élections présidentielles, législatives et locales. AND-JËF/PADS a décidé d’aller à ces élections sous sa propre bannière, notamment à travers la candidature de son Secrétaire Général Landing SAVANE à l’élection présidentielle et la présentation de sa propre liste aux législatives, selon une optique de rassemblement populaire pour la défense, l’approfondissement et le dépassement de l’alternance.

 

III. EN CONCLUSION, LES PRINCIPALES LEÇONS APPRISES

Les problématiques essentielles auxquelles l’expérience de And-Jëf a tenté et tente encore d’apporter des réponses satisfaisantes, se résument autour des questions suivantes :

  1. Comment assurer la liaison efficace de l’avant-garde marxiste léniniste maoiste non seulement au mouvement social mais aussi au mouvement politique de masse ?
  2. Comment articuler les taches démocratiques immédiates avec les objectifs socialistes et communistes à moyen et long terme ?
  3. Comment élever la gauche révolutionnaire du stade groupusculaire à la dimension d’un mouvement de masse fort, crédible, attractif et alternatif, enraciné dans la culture et les réalités nationales, ouvert aux avancées universelles de la pensée et de l'action politique dans le monde, capable de rompre avec l’image de « minorité de pestiférés » ou d’adeptes éternels de la «marginalité politique»  dans laquelle veut la confiner la bourgeoisie, souvent avec « l’infantile complicité » de la gauche elle-même ?
  4. Comment mener le travail légal sans verser dans les déviations droitières légalistes, le travail parlementaire sans parlementarisme, le travail électoral sans électoralisme ?
  5. Comment pour la gauche révolutionnaire conquérir le pouvoir et surtout l’exercer durablement au service des masses, pour assurer l’avancée du processus révolutionnaire et éviter la transformation des victoires en défaites?

En définitive, se dégage de cette expérience la nécessite d’un noyau de militants communistes aguerris, quel que soit leur degré propre d’organisation, en tant que garants du processus révolutionnaire dans sa globalité, pour l’atteinte, à court comme à long terme, des objectifs d’émancipation et d’épanouissement des masses populaires.

Mon sentiment final est que, pour faire face victorieusement aux nombreux défis qui interpellent le mouvement communiste et anti- impérialiste à travers le monde, il nous faut une bonne dose à la fois d’optimisme révolutionnaire et de convictions fortes autour de valeurs partagées, une bonne dose d’ouverture et de créativité, d’humilité et de persévérance.

Bruxelles, 7 Mai 2006

Madièye MBODJ