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Deux
coups d'Etat pour éliminer un seul homme
Nous sommes maintenant fin août 1960 et Lumumba a de plus
en plus l'adhésion des masses populaires. Le peuple comprend
que le Katanga et le Kasaï sont occupés par l'armée
belge dans le but de continuer le système colonial abhorré.
Le peuple se rend compte que les troupes de l'ONU, aux mains des
Américains, loin de soutenir le gouvernement nationaliste
de Lumumba, complotent avec ses ennemis.
Toutes les forces anti-nationalistes sentent le besoin de renforcer
leur alliance.
Le 20 août 1960, une délégation de la Jeunesse
de l'ABAKO, de la Puna de Bolikango et du MNC-Kalonji est reçue
à Lubumbashi par Tshombé.
A Brazzaville, des émissaires de l'ABAKO sont en contact
permanent avec le président Foulbert Youlou et avec des agents
secrets français. Le 21 août, le vice-président
de l'ABAKO, Moanda, déclare : «Il faut débarrasser
le Congo de Lumumba par des moyens légaux ou illégaux.»
(1)
Mais le 27 août 1960, la montée des forces nationalistes
révolutionnaires se concrétise. Les troupes lumumbistes
prennent Bakwanga, la capitale du pseudo-Etat du Sud-Kasaï.
Sur d'autres fronts aussi, l'armée nationaliste avance vers
le Katanga.
Le gouvernement Lumumba reçoit un soutien de plus en plus
net de la part des Etats nationalistes africains et des Etats socialistes.
Le 3 septembre, L'Union soviétique met 15 avions Iliouchine
et 100 camions à la disposition du gouvernement Lumumba pour
le transport de ses troupes. La lutte pour la défense de
l'indépendance du Congo contre les complots de l'impérialisme
belge et américain arrive à son point culminant. Lumumba
a maintenant la force pour éliminer les deux créations
des colonialistes belges: l'Etat «Indépendant»
du Katanga, où les impérialistes belges comptent garder
la main sur le cuivre, le cobalt et l'uranium, et l'Etat «Indépendant»
du Sud-Kasaï, où les voleurs belges veulent garder le
contrôle sur les diamants Les impérialistes doivent
maintenant jouer le tout pour le tout.
Le coup d'Etat de Kasavubu
Soutenu aussi bien par les Etats-Unis que par la Belgique et la
France, Kasavubu déclare le 5 septembre: «Lumumba a
trahi la tâche qui lui était confiée, il jette
le pays dans une guerre civile atroce, j'ai jugé nécessaire
de révoquer immédiatement le gouvernement.»
(2)
Une heure et demi plus tard, Lumumba réagit sur les ondes
de la radio nationale: «Kasavubu a publiquement trahi la nation.
Il veut détruire le gouvernement nationaliste qui a lutté
avec acharnement contre les agresseurs belges, contre les ennemis
de notre indépendance nationale.» Le lendemain, le
gouvernement de Lumumba prend une décision historique : «Les
Ministres, réunis en conseil extraordinaire, déclarent
déchu le Chef de l'Etat.» (3)
Le même jour, monsieur Iléo ordonne, sur instruction
de Kasavubu, l'arrestation de Lumumba. Le même Iléo
forme un gouvernement où se retrouvent les principaux agents
du néocolonialisme: Bomboko, Adoula, Bolikango, Kalonji,
Dericoyard, Kisolokela et Delvaux. (4) Iléo, l'homme de l'Eglise
catholique, déclare à propos de la courte période
du gouvernement Lumumba : «C'étaient deux mois d'angoisse,
d'inquiétude et de misère.» (5)
Au même moment, la Mission technique belge à Lumumbashi
envoie un rapport à Bruxelles : «La révocation
de Lumumba a fortifié le leadership que Tshombé détient
comme défenseur de la reconstruction politique de l'ancien
Congo belge sur une base confédérale. La réussite
de l'expérience katangaise provoquera vraisemblablement la
reconstruction du Congo à partir de Lubumbashi.» (6)
C'est un bon résumé de la politique néocoloniale
belge: à partir de l'Etat sécessionniste katangais,
reconquérir tout le Congo.
Mais très vite, cela tourne mal pour les politiciens pro-impérialistes.
Le 6 et le 8 septembre, la chambre soutient Lumumba contre Kasavubu
par 60 voix contre 19 et le sénat fait de même par
41 voix pour, 2 contre et 7 abstentions. Le 13 septembre, les Chambres
réunies votent les pleins pouvoirs au gouvernement Lumumba.
(7)
Le même jour, Lumumba renforce son contrôle sur l'armée
en nommant Mpolo lieutenant-général.
Le 14 septembre, désespéré, Kasavubu réagit
en désignant Mobutu comme commandant en chef de l'armée.(8)
C'est ainsi que Kasavubu a ouvert le chemin vers la dictature mobutiste.
Le coup d'Etat de Mobutu
En effet, à peine quelques heures plus tard, à 20h30,
Mobutu exécute son coup d'Etat. Il déclare la «
neutralisation » des politiciens et affirme : « Il ne
s'agit pas d'un coup d'Etat mais d'une simple révolution
pacifique ». (9) C'est par ces paroles qu'ont commencé
37 années de dictature et de destruction. Mobutu ferme les
ambassades des pays socialistes, l'Union soviétique et la
Tchécoslovaquie. Ensuite, il réclame « le retrait
des troupes ghanéennes et guinéennes à cause
de leur soutien direct à Lumumba ». Ainsi, dès
le début, Mobutu, agent de la CIA, lutte contre les pays
socialistes et contre les pays africains nationalistes.
Mobutu instaure le Collège des Commissaires généraux.
Bomboko en est le président, Ndele, le vice-président,
Ferdinand Kazadi, le ministre de la Défense, Lihau et Tshisekedi,
ministre et vice-ministre de la Justice. Ce Collège est installé
officiellement par Kasavubu, agissant en tant que chef de l'Etat
et complice du coup d'Etat de Mobutu.
Lumumba réagit le 15 septembre au matin en déclarant
: « Le colonel Mobutu a été corrompu par les
impérialistes pour jouer un coup d'Etat contre le gouvernement
légal et populaire. Peuple, vous êtes les témoins
oculaires de ces manuvres tendant à faire retomber le Congo,
terre de nos ancêtres, sous la domination d'une organisation
internationale ». (10)
C'est le tournant de l'histoire congolaise: le coup d'Etat de Mobutu,
ce 14 septembre 1960, place le Congo, pour 37 ans, sous la dictature
conjointe de l'impérialisme américain et belge.
La grande bourgeoisie noire prend le pouvoir
La plupart des intellectuels d'avant 1960, les « évolués
», voient surtout l'indépendance comme un moyen pour
s'enrichir, pour arriver à « vivre comme des Blancs
». Ils ne contestent pas le capitalisme au Congo, ni la domination
impérialiste qui est la garantie de son maintien. Ils ne
mettent pas non plus en cause l'appareil d'Etat colonial, cette
machine d'oppression contre les masses congolaises. En fait, ils
veulent simplement « reprendre » cet Etat oppresseur
et s'en servir pour s'enrichir. Après l'indépendance,
l'Etat néocolonial a été le lieu où
s'est formée la grande bourgeoisie noire.
Avant l'indépendance, certains « évolués
» sont déjà ouvertement pro-belges et pro-impérialistes,
des hommes comme Bomboko, Edindali, Lopes, Delvaux et Tshombé.
On les retrouve dans des partis de collaboration comme le PNP et
la CONACAT.
Les « évolués » qui ont créé
des partis nationalistes s'étaient déjà divisés
avant l'indépendance. Ceux qui veulent seulement «
réformer » le système existant se sont rapprochés
des « pro-belges ». Il s'agit des Iléo, Kalonji,
Ngalula et Adoula qui avaient fait éclater le MNC, et aussi
de l'ABAKO de Kasavubu.
Mais une fois au gouvernement, les partis nationalistes radicaux
éclatent à leur tour. Mobutu a été le
secrétaire de Lumumba. Lorsqu'il fait son coup d'Etat, il
reçoit le soutien du vice-président du MNC-L, Nendaka,
qu'il nomme chef de la sécurité. Le ministre Songolo
et 8 parlementaires du MNC-L soutiennent également Mobutu.
(11)
Après le coup d'Etat de Mobutu, une alliance s'est formée
entre ces trois groupes d' « évolués ».
Ensemble, ils formeront la grande bourgeoisie congolaise, étroitement
liée à l'impérialisme américain et belge.
Entre septembre 1960 et novembre 1965, différents personnages
joueront le rôle de chef à différents moments
- Kasavubu, Ileo, Bomboko, Adoula, Tshombé et Mobutu - mais
tous représentent la même classe, la grande bourgeoise
congolaise, et tous sont liés au même maître,
l'impérialisme américain et belge.
1) Congo 1960,II,p.672; 2) Congo, 1960, II, p.818;
3) Congo, 1960, II, p.820 et p.823; 4) Heinz et Donnay : Les cinquante
derniers jours de Lumumba, éd. CRISP, 1966, p.33 ; Congo,
II, p.855 5) Congo, 1960, II, p.853; 6) Congo, 1960, II, p.963;
7) Congo, 1960, II, p.850 et 861; 8) Chronique, XII, n‰4-6,
p.949; 9) Congo, 1960, II, p.869; 10) Congo, 1960, II, p.870; 11)
Congo, 1960, II, p.997.
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