Lumumba,
l'histoire d'une vie exemplaire
14/01/2000
Lumumba, qui a arraché l'indépendance mais qui n'est
resté que deux mois et demi à la tête du Congo,
est devenu un grand révolutionnaire, le héros national
du peuple congolais. Pourquoi lui? Parce qu'il a été
le premier à comprendre que la seule force capable de réaliser
l'indépendance totale était celle de la grande masse
des exploités et des opprimés.Né le 2 juillet
1925 à l'intérieur du pays, à Katako-Kombé,
il a aussi vécu à Kisangani et Kinshasa : il connaissait
bien les masses de son peuple. L'histoire de la lutte héroïque
menée par Lumumba est très peu connue par la jeunesse
congolaise. Et pour cause: Mobutu, qui a régné sur
le Congo à partir du 14 septembre 1960, a été
le principal responsable de l'assassinat de celui qui a été
le véritable Père de la Nation congolaise. Nous
retraçons ici l'histoire de Lumumba depuis le 10 octobre
1958, date de la fondation du Mouvement National Congolais, jusqu'au
17 janvier 1961, date de son assassinat au Katanga. Nous publions
aussi les textes essentiels produits par Patrice-Emery Lumumba.En
suivant l'histoire de Lumumba et en lisant ses déclarations
politiques, le lecteur méditera sans doute souvent sur
la situation politique actuelle. Laurent-Désiré
Kabila est non seulement le continuateur de l'oeuvre de Lumumba,
il bravait déjà la mort en luttant pour la cause
lumumbiste au cours de cette année cruciale 1960. Aujourd'hui,
les ennemis de Lumumba sont toujours là et ils s'attaquent
à Kabila avec des tactiques qui ne sont guère différentes
de celles qu'ils utilisaient dans les mois qui ont suivi l'indépendances.
La
colonie, une prison pour les Congolais
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Après la période de terreur et de destructions qui
a caractérisé le mobutisme, certains présentent
la colonisation belge comme une " période díor
". A tort. Le Congo a été conquis par Léopold
II par le feu et le sang. Le pouvoir colonial fut un pouvoir absolu
et tyrannique, basé sur la violence et les armes. Les travailleurs
étaient exploités au maximum pour que les entreprises
capitalistes coloniales fassent des bénéfices fabuleux.
La
conquête: "Pas de prisonniers, que des morts"
De 1887 à 1893, Isidore Tobback était le principal
représentant de l'Etat du Congo au Bas-Congo. Voici ce
quíil dit dans une lettre: "Mars 1888. Pendant un
mois, j'ai marché et combattu avec cinquante hommes, jour
et nuit. Les villages conquis ont été pillés
et entièrement anéantis. Il me suffit de raconter
l'assaut et la prise d'un seul village pour les avoir racontés
tous. Je vais donc vous raconter la prise du village de Kimbanza.
Une salve collective de mon second groupe sème la peur
et la mort dans les rangs des indigènes qui jettent leurs
armes pour fuir plus vite et plus sûrement, car ils savent
que je fais fusiller tous ceux qui ont les armes à la main.
Trois prisonniers portaient des armes lorsquíils ont été
arrêtés. Cinq minutes plus tard, ils ont été
abattus de douze balles. Tous les vivres, les légumes,
les poulets, les chèvres ont été emportés
et nous avons quitté le village dans la lueur des huttes
en feu. Ainsi le veut la guerre africaine." ... "26
avril 1891. J'ai dû affronter les indigènes dans
les environs de l'embouchure du Lomani. ... J'ai tué quatre-vingts
personnes et fait autant de blessés. Pas de quartier, donc
pas de prisonniers."
(Extrait traduit de "E.D. Morel tegen Leopold II en de Kongostaat,
A.M. Delathuye", EPO, 1985, p.11)
Une
dictature personnelle
Léopold II, roi des Belges et roi de l'Etat indépendant
du Congo, écrit le 3 juin 1906: "Le Congo a été
et n'a pu être qu'une oeuvre personnelle. Or, il n'est pas
de droit plus légitime que le droit de l'auteur sur sa
propre oeuvre, fruit de son labeur. Mes droits sur le Congo sont
sans partage, ils sont le produit de mes peines et de mes dépenses.
Le mode d'exercice de la puissance publique au Congo ne peut relever
que de l'auteur de l'Etat. C'est lui qui dispose légalement,
souverainement, et qui doit forcément continuer à
disposer seul, dans l'intérêt de la Belgique, de
tout ce qu'il a créé au Congo." Mobutu n'a
fait qu'imiter la dictature personnelle de Léopold II,
roi des Belges.
Exploités
à outrance
La force de travail des Noirs a été mise à
la disposition des grandes sociétés par la violence
et la contrainte exercées par líEtat colonial. La
Compagnie du Katanga a reçu la pleine propriété
díun territoire díune superficie six fois supérieure
à celle de la Belgique. Le roi Léopold II et une
poignée de grands capitalistes fondent en 1900 le Comité
Spécial du Katanga (CSK) qui obtient le droit díadministrer
la plus grande partie du Katanga, díy percevoir líimpôt
et díy organiser un corps de police.
Ce CSK devient le principal actionnaire de líUnion Minière
en 1906. Cette société est devenue une des plus
importantes sociétés capitalistes de Belgique. En
1924, le vice-gouverneur Moulaert, évalue le coût
annuel díun travailleur de líUnion Minière
entre 8.000 et 9.000 francs, alors quíil en rapporte 50.000.
Quand le capitaliste paie un franc à líouvrier qui
est durement exploité, le capitaliste empoche 6 francs
sans rien faire.
Dans la colonie, 25.000 salariés blancs gagnent autant
que 1.200.000 salariés noirs.
En septembre 1925, un administrateur territorial du Kwilu écrit:
ëLes administrateurs territoriaux savent à quel point
les exactions se font chaque jour plus nombreuses et ne laissent
aux populations ni répit, ni liberté. Peut-être
peut-on pardonner au fonctionnaire de se sentir envahi díamertume
parce que les villages se vident à son approche comme à
líarrivée díun marchand díesclaves.í
Lors de la répression de la révolte populaire entre
le Kwilu et le Lutshima en 1931, 4.000 villageois ont été
massacrés. Chargé díenquêter sur les
causes de la révolte, le fonctionnaire Jungers écrit:
ëOn peut dire que la quasi-totalité des coupeurs de
fruits sont partis pour Leverville contraints et forcés,
soit par leurs chefs médaillés soit directement
par les fonctionnaires et agents du service territorial. Comment
en serait-il autrement? Il níest pas un colon qui admettra
les que indigènes, alors que fort peu de choses leur manquent
dans leur village, aillent travailler à cinq ou six jours
de marche du village, en abandonnant pour six mois leurs femmes
et leurs enfants, pour aller vivre dans des conditions qui sont
abominables.í LíUnion Minière a été
fondée en 1906 avec 10 millions de francs belges. Entre
1950 et 1959, elle réalise un bénéfice net
de 31 milliard de francs. En 1959 elle domine le Katanga dont
elle organisera la sécession en 1960.
La
doctrine catholique: l'arme idéologique du colonialisme
Un des pionniers de la conquête militaire du Congo, le commandant
Michaux, déclare en 1910: "Les missionnaires sont
les éducateurs naturels des sauvages. Les missionnaires
seuls feront que notre colonie deviendra un jour le prolongement
de la Mère Patrie." (1)
Le président de la CSC, le syndicat chrétien belge,
Henri Pauwels explique en 1949 la doctrine catholique de la colonisation
aux ouvriers. Voici ce texte officiel."Nous parlons d'abord
des fondements généraux du droit à la colonisation.
La première donnée est la conquête. En général,
les indigènes ont été privés de leurs
droits par la volonté unilatérale de la puissance
colonisatrice. Voyons les raisons qui ont été invoquées
pour justifier de telles expropriations. Il y a notamment les
actes de violence commis par les indigènes contre ceux
qui voulaient s' établir dans leur pays; leurs crimes contre
la nature; leur opposition à la prédiction de l'Evangile.
Toutes ces raisons sont essentiellement bonnes pour justifier
l'intervention armée des pays qui se sentent lésés
dans leurs droits ou qui se présentent comme les défenseurs
du droit naturel et divin. L'humanité ne peut pas tolérer
que, par ignorance, par paresse ou par négligence, les
richesses naturelles que Dieu a offertes au monde pour satisfaire
les besoins humains, restent en friche. Lorsque des territoires
sont mal gérés par leurs propriétaires légitimes,
les autres pays, qui sont lésés de ce fait, ont
le droit de prendre la place des mauvais gestionnaires et d'exploiter
ces biens. Il est légitime que les peuples à coloniser
soient obligés, sous la contrainte si nécessaire,
à collaborer à l'|uvre civilisatrice dont ils seront
bénéficiaires. L'|uvre éducatrice qui incombe
à la nation colonisatrice est très lourde et coûteuse.
Aucune nation ne voudrait en assumer la charge si elle n'y trouvait
pas son profit. Le fait de demander une rémunération
équitable pour les prestations accomplies dans le cadre
de l'|uvre colonisatrice est logique. Qu'en est-il des peuples
colonisés qui, grâce à la tutelle dont ils
ont pu bénéficier, ont acquis la capacité
de se gouverner eux-mêmes? Peuvent-ils revendiquer leur
indépendance? Un véritable contrat a été
conclu entre la mère patrie et la colonie. Il serait injuste
que l'une des parties soit privée des fruits légitimes
d'une |uvre civilisatrice de longue haleine. La prise de conscience
nationale d'un peuple soumis va, en effet, de pair avec des aspirations
séparatistes. La mère patrie doit donc veiller à
désamorcer ces aspirations en faisant en temps voulu les
concessions nécessaires." (2) Voilà en quels
termes l'Eglise catholique, qui avait justifié pendant
trois siècles la traite des Nègres, a justifié
la domination coloniale.
1)Pourquoi
et comment nous devons coloniser, Michaux, Bruxelles, 1910, pp.
196-197; 2) "Le syndicalisme et la colonie" par Henri
Pauwels, cité dans L'argent du PSC-CVP, Ludo Martens, EPO,
pp. 91-94.