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Le testament de Mulele et Mukwidi: "Corriger nos erreurs, relancer la révolution"

Quand Mulele et Bengila entrent au Congo en mars et en juillet 63, ils sont convaincus qu'ils ne peuvent plus s'appuyer sur le PSA, ni sur le MNC-L. La majorité des dirigeants de ces partis ont trahi la lutte pour l'indépendance et la démocratie.
Les autres se cramponnent aux positions nationalistes de 60, dépassées par l'histoire. Avant de créer un nouveau parti, Mulele veut faire comprendre à quoi ce parti servirait. Il faut d'abord montrer une nouvelle voie : celle de l'éducation, de l'organisation et de la mobilisation des masses, la voie de la lutte contre l'impérialisme dans tous les domaines et par tous les moyens, et principalement par les armes.
Le 3 août 1966, Mulele signe une lettre destinée à ses amis de Brazza, à Gizenga et à Kabila à l'Est. Dans cette lettre, il aborde la question du Parti.
"Camarades,
Je vous prie de lancer un appel à l'unité à tous les camarades qui sont avec vous, afin de créer un Parti révolutionnaire avancé, au sein duquel tous les révolutionnaires du Congo seront regroupés. Je vous demande d'oublier vos querelles stériles du passé, de bannir l'esprit de séparatisme. ... L'union devra reposer sur une doctrine de base conséquente conforme à la ligne générale de la Révolution sur toute l'étendue du territoire congolais.
L'intérêt général de la Nation doit se placer au-dessus de toute ambition personnelle. C'est la raison pour laquelle notre lutte ne s'est appuyée sur aucun des Partis déjà existants, tels que la PSA, MNC-L, Abako etc..."

Thomas Mukwidi fait le bilan de trois années de lutte révolutionnaire
Thomas Mukwidi a commencé la révolution avec Pierre Mulele. Il publie, le 3 octobre 66, un document sur l'édification du parti d'avant-garde, qui développe les idées de Mulele. Nous en publions l'essentiel.


"La première cause fondamentale des revers successifs que nous avons connus réside dans le fait que nous n'avons pas suffisamment mobilisé et organisé le peuple. L'ennemi étant mieux organisé que nous et bénéficiant d'un appui considérable des impérialistes, seule notre capacité d'organisation et de mobilisation du peuple nous permettra de changer le rapport des forces entre l'ennemi et nous. Nous devons considérer la mobilisation et l'organisation des forces populaires comme étant l'unique garantie de notre victoire.
Avant la rédaction d'un programme et l'élaboration d'un mot d'ordre, nous devons aller aux côtés de la masse, vivre avec elle et lutter à côté d'elle afin de connaître ses problèmes, ses difficultés, ses revendications et de procéder à une enquête sérieuse sur sa vie. Ce n'est qu'après ce travail que nous pourrons élaborer un programme et lancer des mots d'ordre qui traduisent les réalités de notre pays et les aspirations profondes de notre peuple.
Le contenu de ce programme doit être essentiellement axé sur la réalisation de la révolution nationale et démocratique.
Il faut utiliser un langage compréhensible par le peuple. C'est uniquement sur cette base que nous pourrons mobiliser, organiser et unir tout notre peuple pour qu'il participe à la révolution.
 
La deuxième cause fondamentale de nos revers est le manque d'une organisation et d'un noyau de direction unis et homogènes, véritable avant-garde de notre lutte libératrice, ayant un dévouement total à la cause de la révolution et sincèrement attachée aux intérêts du peuple.
 
La troisième cause est l'impatience et la soif du pouvoir. La position stratégique du Congo - au coeur même de l'Afrique - est une question de vie ou de mort pour les impérialistes. Les immenses richesses naturelles et le potentiel économique du Congo attirent toute une coalition d'impérialistes: les USA, La Belgique, la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne de l'Ouest etc... Il n'est pas possible pour nous de remporter une victoire facile et rapide. Nous ne pouvons pas allumer un simple feu de paille. Les impérialistes et les réactionnaires doivent être comparés à de hautes montagnes qu'il n'est pas possible de renverser en un jour. Nous devons nous opposer à tout esprit d'impatience et d'opportunisme aveugle qui se manifeste chez certains de nos camarades qui, assoiffés de pouvoir et poussés par des mobiles incompatibles avec la révolution, rêvent d'une victoire facile et rapide.
 
Le problème des cadres constitue la quatrième cause fondamentale de notre échec provisoire. Beaucoup de camarades s'entêtent à faire du tourisme révolutionnaire en parcourant toutes les capitales du monde. Le triomphe de la révolution repose entièrement sur un travail pratique des cadres à l'intérieur du pays en mobilisant et en organisant le peuple.
 
Il importe d'apporter une très sérieuse attention aux organisations des ouvriers et des étudiants qui constituent des avant-gardes de la lutte des masses dans les villes. Ce problème n'a pas fait l'objet d'un examen attentif de notre part. C'est la cinquième cause fondamentale de nos revers.
 
La sixième cause est la foi aveugle en l'aide extérieure. Nous rencontrons encore dans nos rangs beaucoup de camarades qui ont une foi aveugle en l'aide extérieure et la considèrent même comme une condition impérative de la victoire de notre révolution.
 
Nous devons savoir que la révolution et la libération d'un pays ont toujours été l'oeuvre unique du peuple de ce pays. la révolution n'est ni à importer ni à exporter.
Pour libérer notre pays, nous devons essentiellement compter sur notre peuple. C'est notre peuple seul qui constitue la garantie et l'aide sûre qui nous permettra d'assurer la libération de notre nation et de persister dans la révolution jusqu'au bout.

Trois tâches pour avancer vers la libération
L'examen critique de tout ce qui a été fait depuis le 3 octobre 63 nous permet de reconnaître nos erreurs. Il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas. Mais loin de rayer d'un seul trait tout ce qui a été fait avec le sang des milliers de nos compatriotes, comme le font certains opportunistes et arrivistes, nous devons apprendre de ces erreurs, savoir en tirer des leçons.
Ces erreurs sont dues à notre manque d'expérience dans l'organisation du mouvement insurrectionnel. Nous avons la conviction que le dernier mot appartient à notre peuple. Peut-être ce n'est pas pour demain ni pour dans dix ans, mais le cours de l'histoire est irréversible.
La chose la plus importante est notre volonté et notre détermination d'aboutir.
Trois tâches urgentes et inséparables s'imposent à nous: la formation d'un noyau d'avant-garde, la fondation d'un parti authentiquement révolutionnaire et la conquête des masses, et l'intensification de la lutte armée.
 
1. La formation d'un noyau d'avant-garde
Une révolution et une lutte armée qui ne sont pas dirigées par une direction consciente, juste et éclairée, composée des éléments ayant une fidélité totale à la révolution et au peuple ne peuvent pas aboutir à la victoire. C'est pourquoi il devient urgent, pour sauver la révolution, de former un véritable noyau d'avant-garde.
Ce noyau doit avoir une unité politique complète à propos de la libération du peuple congolais par la voie de la lutte armée, forme principale de cette lutte.
Ce noyau doit être composé d'éléments intègres, sérieux, capables de lier la théorie révolutionnaire à la pratique et les paroles aux actes, des éléments qui acceptent les difficultés et les sacrifices, qui renoncent à leurs intérêts personnels et égoïstes et qui sont prêts à donner leur vie pour notre peuple.
Ce noyau ne doit pas se servir d'un langage anti-impérialiste pour s'enrichir et satisfaire des ambitions personnelles, source permanente de nos querelles et de nos divisions.
Ce noyau doit avoir une discipline stricte et rigoureuse.
Ce noyau doit avoir comme tâche fondamentale la fondation d'un Parti d'avant-garde, ayant une stricte discipline et une vocation authentiquement révolutionnaire. Ce noyau doit former, à l'intérieur du pays, de nombreux cadres de la révolution. Afin d'éviter l'infiltration dans nos rangs de mauvais éléments et d'agents de la réaction et de l'impérialisme, il sera imposé une série des critères pour le choix des cadres. Seront formés comme cadres les éléments qui sont déterminés à persister dans la révolution et la considèrent comme une question de vie ou de mort, les éléments qui savent que seul le triomphe de la révolution peut apporter salut et bonheur à leurs parents, frères et soeurs.
 
2. La fondation d'un Parti révolutionnaire
La deuxième tâche est la fondation d'un Parti révolutionnaire d'avant-garde, c'est-à-dire un Parti qui traduira les aspirations profondes de notre peuple, exprimera fidèlement ses désirs et sera le défenseur de ses intérêts.
Un tel Parti ne peut naître que sur base des masses. Un tel Parti doit être fondé à l'intérieur de notre pays et au cours de la lutte. Cette exigence nous permet de limiter les ambitions et les appétits de ceux qui confondent la révolution avec leurs propres intérêts et la considèrent comme un moyen de s'enrichir.
Le Parti doit tracer une ligne de démarcation nette entre les véritables révolutionnaires et les pseudo-révolutionnaires et placer à sa tête les dirigeants et les responsables sortis des épreuves de la lutte, ayant l'estime, la confiance et l'appui résolus de notre peuple.
Dans ce Parti, il convient de combattre les ambitions personnelles et imposer des critères rigoureux quant à l'acceptation de membres. Les meilleurs membres de ce Parti doivent aussi sortir de la pratique révolutionnaire.
 
3. La conquête de la masse et l'intensification de la lutte armée.
La troisième tâche est la conquête des masses et l'intensification de la lutte armée sous la direction du noyau et du Parti d'avant-garde. En effet, la mobilisation et l'organisation des masses par le front et la lutte armée sous la direction centralisée du Parti d'avant-garde, sont les deux armes principales pour remporter la victoire.
C'est pourquoi il est indispensable que le Parti d'avant-garde, le promoteur, l'organisateur, l'initiateur et le dirigeant de ces deux armes voit le jour dans le feu ardent de la lutte."

Thomas Mukwidi, 3 octobre 1964