Page de Pierre Mulele(4/13)

Lumumba et l’indépendance

Les 4 et 5 janvier 1959, une révolte éclate à Léopoldville. Pendant 48 heures, le peuple est maître de la rue. La Force Publique et la police tuent trois cents personnes. Plusieurs centaines de personnes sont arrêtées et des clandestins sont expulsés par milliers et renvoyés dans leur village. Or cette dernière mesure contribue à l'extension du mouvement nationaliste: dès le mois de janvier 1959, les paysans dans les villages ne paient plus d'impôts, ni de taxes et ils refusent de se rendre devant les tribunaux coutumiers.
L'armée coloniale intervient dans les villages et elle lance des opérations contre les ouvriers des grandes entreprises (cimenteries, sucreries, l'Otraco,...).
La grande majorité des 'évolués' se distancent ouvertement de cette lutte des ouvriers et paysans. Ces 'évolués' veulent une indépendance à leur avantage, en collaboration avec les anciens collaborateurs.
Patrice Emery Lumumba lors de son discours, le 30 juin 1960: «Qui oubliera les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'injustice, d'oppression et d'exploitation.»

Le programme anti-impérialiste de Lumumba
Malgré tous les efforts de l'Administration pour réprimer le mouvement nationaliste et favoriser les partis de collaborateurs, les partis nationalistes gagnent les élections de mai 1960. Le MNC-L obtient 34 sièges, le PSA 13. L'ensemble des formations nationalistes obtient 71 députés sur un total de 137, la majorité étant de 69.
Au cours du crucial mois de juin 1960, Lumumba, Mulele, Gizenga, Mpolo, Mbuyi et madame Blouin se réunissent presque chaque soir pour analyser les intrigues de l'Administration coloniale. Ganshof van der Meersch, ministre des Affaires générales en Afrique, résidant à Léopoldville, fait tout pour empêcher la formation d'un gouvernement composé en majorité par des nationalistes.
Le 17 juin, Lumumba dénonce ces intrigues: "La Belgique veut imposer un gouvernement fantoche dont l'avènement et le maintien seraient au besoin défendus par les armes. Nous allons constituer notre propre gouvernement au sein de l'ensemble congolais, dont la Belgique prépare l'éclatement." Ganshof van der Meersch prend peur. Il dira plus tard: "L'insurrection était latente. Elle pouvait éclater d'un jour à l'autre." Le 21 juin 1960, il confie la mission de formateur à Lumumba.
Le 30 juin 1960, Lumumba prononce le discours historique que les colonialistes ne lui pardonneront jamais. En présence du Roi Baudouin, il dit: «Cette indépendance du Congo, c'est par la lutte qu'elle a été conquise. Cette lutte, nous en sommes fiers car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous était imposé de force.»
Ce jour historique, Lumumba devient un grand combattant contre un système inhumain qui s'appelle colonialisme et impérialisme. Comme tous les autres 'évolués', Lumumba a été éduqué dans un esprit d'obéissance et de soumission au colonisateur et de pacifisme. Mais confronté aux âpres réalités de l'exploitation capitaliste, Lumumba devient progressivement un révolutionnaire conséquent. La plupart des autres 'évolués' ne sont pas capables de suivre le développement des idées de Lumumba. Mulele sera un des rares à suivre toute l'évolution de Lumumba et à continuer cette radicalisation après la mort du premier ministre.

L'indépendance économique
Au lendemain de la proclamation de l'indépendance, Lumumba formule pour la première fois un programme anti-impérialiste clair: «L'indépendance politique conquise, nous voulons maintenant l'indépendance économique. La patrimoine national nous appartient. (...) Ce n'est pas en mendiant des capitaux que nous allons développer le pays, mais en travaillant nous-mêmes. (...) L'indépendance cadeau, ce n'est pas une bonne indépendance. L'indépendance conquise est la vraie indépendance.»
Devant les sénateurs, Lumumba s'écrie le 8 septembre 1960: «Pour la presse, Lumumba est un homme à abattre, c'est un communiste. Pourquoi? Parce que je ne suis pas malhonnête et n'accepterai jamais un franc des Américains ou des autres pour vendre mon pays.»

Lumumba s'appuie sur les paysans et les ouvriers
Le 22 avril 1959, il dira: «Quand nous sommes avec la masse, c'est la masse même qui nous pousse.» A peine son gouvernement installé, Lumumba adresse les paroles suivantes à ses ministres: «Les ministres doivent vivre avec le peuple. Nous ne devons pas passer aux yeux du peuple pour les remplaçants des colonialistes.»

Lumumba initie la lutte armée contre l'agression belge
Cinq jours après l'indépendance du Congo, l'agression belge débute. Le commandant belge de la Force Publique, le général Jansens, prononce ces paroles historiques: «Avant l'indépendance égale après l'indépendance». Il provoque des troubles au sein de ses troupes et réclame une intervention belge massive. A partir du11 juillet, la Belgique envoie dix mille soldats belges au Congo.
Dès le 11 juillet, Tshombe, assisté par les colons belges, se proclame président du Katanga "indépendant". Albert Kalonji le suivra le 9 août en proclamant l'indépendance du Kasaï. Lumumba réagit courageusement en mobilisant tous les éléments nationalistes de l'armée congolaise contre les sécessionnistes de Katanga et du Kasaï. Mais le colonel Mobutu donne l'ordre à ses troupes d'arrêter leur offensive victorieuse.
Le 5 septembre, Kasavubu décrète illégalement la dissolution du gouvernement Lumumba. Il exige que les soldats de l'ANC déposent les armes. Lumumba lui répond: «Pour Kasavubu, le fait de vouloir réintégrer le Katanga pour libérer nos frères est une guerre atroce, parce qu'il a déjà des contacts avec Tshombe. Alors que la victoire du gouvernement central au Katanga est une victoire sur l'impérialisme. (...) Le gouvernement rend hommage aux troupes de l'ANC pour le patriotisme et l'héroïsme avec lesquels elles ont défendu jusqu'ici la nation contre l'agression et les mouvements de sédition colportés à travers le pays par les impérialistes belges.»
Mobutu organise son premier coup d'Etat le 14 septembre. Le 27 novembre, Lumumba quitte sa résidence pour rejoindre Stanleyville et y prendre la tête des troupes loyalistes. Un général de l'ONU, Von Horn, déclare: «Si Lumumba était arrivé à Stanleyville, il aurait déclenché une guerre populaire pour la libération du Congo.»
Trois ans plus tard, Mulele prendra sur lui cette tâche historique que Lumumba n'a pu accomplir: déclencher l'insurrection populaire pour libérer le Congo.