Page de Pierre Mulele(6/13)

 
Mulele face à ces ‘lumumbistes’ qui ont trahi Lumumba

Après le coup d'Etat de Mobutu, le 14 septembre 1960, l'ONU ne reconnut plus le gouvernement Lumumba, déplacé aussitôt à Stanleyville. Petit à petit, la plupart des membres du gouvernement cherchaient le compromis avec les ennemis de Lumumba.
Un mois après l'arrestation de Lumumba, le 1er décembre 1960, Pierre Mulele partit en Egypte. Il amena plusieurs pays à reconnaître le gouvernement Lumumba-Gizenga: après l'Egypte, suivirent l'URSS, l'Allemagne de l'Est, la Guinée, le Maroc, le Ghana, l'Algérie, Cuba, l'Irak, la Chine populaire et d'autres.
Sous l'impulsion de Mulele, le Conseil des ministres de Stanleyville approuva le 31 mars 61 un arrêté consacrant la rupture totale avec les collaborateurs à Kinshasa. "Kasavubu, le Chef de l'Etat, ne tire son pouvoir que de l'appui des puissances complices contre la Nation et dans le coup de force de Mobutu. Il tolère les actes sécessionnistes au Katanga et à Bakwanga."
Cette décision de rompre radicalement avec les fantoches devait être le signal du déclenchement d'un vaste mouvement révolutionnaire pour l'indépendance authentique. Mais il n'en fut rien.
En fait, la plupart des dirigeants "lumumbistes" ne rêvaient que d'une réconciliation avec les traîtres de Léopoldville. Le 19 juin 1961, ils eurent leur chance: Bolikango, le pire ennemi des nationalistes avant l'indépendance fit une déclaration dans laquelle il n'était question que de "réconciliation nationale" et de "recours au Parlement". Le gouvernement de Stanleyville accepta la main tendue, renonçant à son objectif d'instaurer un pouvoir nationaliste révolutionnaire. Après l'annonce de l'assassinat de Lumumba, les masses avaient partout redoublé d'effort dans la lutte armée pour la libération. La moitié du pays était sous le contrôle des nationalistes. Mais en juillet-août, les opportunistes capitulaient complètement et ils désarmaient les masses.

Le Conclave de Lovanium: la trahison
Le 22 juillet 61, le parlement élu en 60 se réunit dans le Conclave de Lovanium. Les lumumbistes sont divisés et infiltrés par les agents du néocolonialisme: ils acceptent de démettre Gizenga comme premier ministre et de donner son poste à Adoula, un ennemi de Lumumba. Les Chambres accordent leur confiance au Gouvernement Adoula, comme le "successeur légal du gouvernement Lumumba, sorti des élections en 60." Ainsi les lumumbistes ont permis que la légalité change de camp et devienne l'arme des Mobutu, Kasavubu, Nendaka et Ileo.
Ceci montre que la plupart des chefs "lumumbistes" de 61 étaient des représentants de la jeune bourgeoisie congolaise. Même ceux qui étaient mus par un nationalisme honnête, se sont laissés facilement mener par le bout du nez par les pires ennemis de la nation. Pour ces nationalistes opportunistes, les luttes les plus âpres ne reposaient que sur des malentendus. Il suffisait de réconcilier les hommes de bonne volonté pour résoudre tout. La bourgeoisie nationale s'enivre de mots mais est incapable de juger les gens sur leurs intérêts de classe et sur leurs actes. Alors que Tshombe était un agent de la Belgique et qu'il avait assassiné des milliers de nationalistes, certains "lumumbistes" allaient demander à l'ONU de le persuader d'accepter une "réconciliation nationale"

Les hésitations de Gizenga
Le 4 août, Mulele prend l'avion pour Stanleyville, puis se rend en Egypte. Désormais, il est à la recherche d'un pays où il pourra apprendre à créer une armée populaire réellement fidèle à la lutte de libération.
Gizenga, resté à Stanleyville, se laisse convaincre par Gbenye de reconnaître le gouvernement pro-américain d'Adoula et d'y entrer comme vice-premier ministre. Le 18 août, Gizenga défend son choix devant 30.000 personnes: "Adoula est d'accord de suivre la doctrine et les secrets que Lumumba nous a laissés." La foule hurle: "N'y va pas! N'y va pas!" Une fois de plus, mieux que leurs dirigeants, les masses ont compris la tournure des événements.
Lorsqu'Adoula entame des négociations avec Tshombe en septembre 61, Gizenga se rend compte que le gouvernement a pris la voie de la trahison ouverte. Fin novembre 61, Gizenga déclare: "Le 2 août, le Parlement, sous les menaces de Mobutu, a été obligé de voter la confiance au gouvernement." Et il termine par un appel aux soldats nationalistes: "Je vous donne l'ordre de me suivre sur le champ de bataille au Katanga." Voilà ce qu'il aurait dû dire en février 61, au moment où les masses étaient encore armées et se battaient pour imposer un gouvernement populaire.
Le 15 janvier, la Chambre décide par 67 voix pour, une contre et 4 abstentions de démettre Gizenga de ses fonctions de vice-premier ministre. Ces chiffres montrent irréfutablement la trahison du programme de Lumumba par la grande majorité des chefs "lumumbistes". Le 27 janvier, Gbenye, le ministre de l'Intérieur, signe un arrêté de mise en résidence surveillée de Gizenga, qui se voit accusé de porter "atteinte à la sûreté de l'Etat".

Devenir riche en 1961-1963
Certains chefs coutumiers, une grande partie de la bourgeoisie nationale congolaise ainsi que des couches supérieures de la petite bourgeoisie devenaient membres de la nouvelle bourgeoisie corrompue et vendue à l'impérialisme belge.
Les hommes politiques s'attribuèrent des salaires énormes. Le 5 juillet 60 le Sénat vota une augmentation de la rémunération, qui passa de 100.000 FC à 500.000 FC. A cette époque, un coupeur de noix de palme gagnait 700 FC par mois.
Un deuxième moyen de s'enrichir était le pillage des caisses de l'Etat. Les ministres, les parlementaires et les hauts fonctionnaires détournaient les fonds destinés au paiement des travailleurs où à l'achat de matériel.
Diamants et ivoire disparaissaient au-delà des frontières sans qu'aucun papier ne puisse témoigner de leur passage. En 63, l'exportation clandestine de diamants avait déjà rapporté 3 milliards de FC.
De nombreux commerçants européens ne se risquaient plus à l'intérieur du pays. Ils s'associaient à des commerçants congolais et à des hommes politiques qui devenaient les alliés du grand capital européen.
Une dernière source d'enrichissement consistait à s'allier au capital monopoliste international. Ainsi le grand chef Mwenda Munongo qui déclara: "Nous représentons la tradition authentiquement africaine", a fait son entrée dans le Conseil d'Administration de L'Union Minière du Haut-Katanga.

Le manifeste de Mulele et Bengila
A partir d'avril 1962, Mulele et son ami Theodore Bengila suivent des cours politiques et militaires en Chine. A leur retour à Kinshasa, ils publient en juin 1963 un manifeste pour annoncer la révolution populaire qu'ils apprêtaient de déclencher.
«Peuple congolais, le pays est en train de mourir à cause des manoeuvres colonialistes. Les colonialistes veulent nous imposer une nouvelle forme de domination, le néo-colonialisme, c'est-à-dire une domination par l'intermédiaire de nos propres frères traîtres et corrompus, c'est-à-dire les réactionnaires de la bourgeoisie.
Il n'est pas besoin de vous démontrer la barbarie, la cruauté de cette nouvelle forme de colonialisme. Les néo-colonialistes utilisent diverses méthodes: tueries, assassinats, empoisonnements, la corruption avec des sommes colossales d'argent en dollars, la propagande mensongère par radio, journaux, tracts.
Beaucoup de dirigeants qui, hier, étaient vos défenseurs acharnés, ont trahi la cause du pays. Le pays est tombé entre les mains d'une caste qui ne cherche qu'à s'enrichir d'une manière scandaleuse, rapide, révoltante, impitoyable au détriment des intérêts réels du peuple qui continue à mourir de faim.
La stratégie américaine au Congo s'appuie sur nos divisions, nos querelles, nos luttes tribales, provoquées et entretenues d'ailleurs par les sociologues et psychologues américains qui sont partout dans le pays.
Il nous faut parer à cette situation menaçante.
Sur le plan interne, nos efforts doivent tendre à balayer toutes les traces du colonialisme. Il va de soi que nos frères traîtres, qui servent d'intermédiaires aux capitalistes et qui constituent le support d'une politique étrangère doivent subir les rigueurs de notre lutte de libération totale. cette lutte doit se mener sous la direction d'un pouvoir populaire et démocratique.
C'est aussi une fausse conception que l'indépendance équivaut à prendre la place des anciens dirigeants coloniaux pour ne rien changer quant à la structure économique du type colonialiste.
L'indépendance, si l'on la veut entière et totale entraîne une lutte héroïque et implacable du colonisé parce que sa réalisation implique un changement radical. C'est une lutte systématique de décolonisation. Elle est dure et de longue haleine.
C'est une utopie de croire que la décolonisation totale et réelle puisse se réaliser sans casse. L'histoire de l'humanité nous le prouve avec éloquence. Notre détermination dans la lutte nous conduira à la victoire et celle-ci est inéluctable."